Pour aller plus loin : puiser à la source

La vocation de la fraternité1



Le document Identité et mission du frère religieux dans l’Église met en relief la grande richesse et l’actualité de la vocation des frères. Son contenu nous semble très pertinent et novateur à la lumière du concile Vatican II. Je ne puis maintenant mettre l’accent que sur quelques-unes de ses précieuses contributions, afin d’éveiller chez ceux auxquels il s’adresse – frères, religieuses, laïcs, religieux prêtres et l’Église tout entière – l’envie de le lire, pour mieux connaître cette vocation, la mettre davantage en valeur et pour que chacun vive plus fidèlement sa propre vocation, s’ouvre à la rencontre du Christ et le suive chaque jour.

La vocation du frère religieux, c’est d’abord la vocation chrétienne, l’appel de l’Esprit à ressembler au Christ pour glorifier le Père et participer à l’édification du Royaume. Cette participation s’incarne dans l’Église dans un service ou un ministère selon l’Évangile qui contribue au salut des âmes et à une amélioration des conditions de vie.

La vocation du chrétien, c’est la suite du Christ. Mais la personne du Christ est tellement riche que chaque chrétien vit cette vocation en soulignant quelques-uns seulement de ses traits spécifiques :

Quel trait saillant de la personne de Jésus le frère religieux incarne-t-il d’abord dans sa forme de vie ? Celui de la fraternité. Le frère religieux reflète le visage du Christ-Frère, simple et bon, proche des gens, accueillant, généreux et serviteur … Le document montre que l’identité et la mission du frère religieux se résument par la fraternité comprise comme :

- Un don que le frère reçoit du Dieu Trinité, communion de personnes ;

- Un don qu’il partage avec ses frères, dans la vie fraternelle et communautaire ;

- Un don qu’il offre au monde, pour construire un monde de fils de Dieu et de frères.

Nous pouvons noter que cette présentation des dimensions fondamentales de la vie consacrée correspond à celle que nous trouvons dans l’exhortation apostolique Vita consecrata de saint Jean-Paul II, trois dimensions qui n’ont qu’un seul cœur : la fraternité. Fraternité que le frère religieux reçoit, partage et offre, ce qui correspond, dans ladite exhortation, à : confessio Trinitatis, signum fraternatis et servitium caritatis [« profession de foi en la Trinité, signe de la fraternité » et « service de la charité », ndt].


La fraternité, don que le frère religieux reçoit du Dieu Un et Trine

« (…) frères du Christ, profondément unis à Lui, “aîné d’une multitude de frères” (Rm 8,29) » (n. 60). La fraternité n’est pas simplement le fruit de l’effort personnel. On ne devient pas frère selon l’Évangile par son seul désir de l’être ou par un élan individuel. La fraternité est avant tout un don de Dieu. Le frère religieux devient ce qu’il est parce que l’Esprit lui fait connaître Dieu qui en Jésus se révèle comme Père plein d’amour, de tendresse et de miséricorde. Avec Jésus, il se sait fils aimé et avec Lui il s’offre pour être, par sa vie, tout au Père et tout à tous ses fils et filles de ce monde. Dit autrement, à l’origine de la vocation du frère religieux il y a l’expérience de l’amour de Dieu, comme le dit saint Jean : « Nous avons reconnu et nous avons cru à l’amour de Dieu pour nous » (1 Jn 4,16), (n. 13). Le frère religieux est quelqu’un qui, séduit par l’amour du Père, s’offre entièrement à Lui, se consacre sans réserve. Quelqu’un qui se reconnaît fils de Dieu depuis son baptême. Consacré à Lui par la puissance du baptême et animé par l’Esprit, le frère s’efforce de vivre sa consécration baptismale d’une manière spéciale, dans la chasteté, la pauvreté et l’obéissance, comme le Christ l’a fait.

Le frère religieux s’identifie ainsi à Jésus en croix qui se remet totalement jusqu’à donner sa vie pour ses frères, et à Jésus qui lave les pieds de ses disciples. De cette manière, le frère religieux devient mémoire prophétique de Jésus, le Frère, qui après avoir béni le pain et le vin, signes de son offrande totale, dit : « Faites cela en mémoire de moi » (Lc 22,19) et de Jésus qui, après avoir lavé les pieds de ses disciples, explique : « (…) si moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres » (Jn 13,14).

Par sa consécration particulière, le frère religieux se remet « en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu » (Rm 12,1) et il consacre ainsi, à son tour, toute la création à Dieu. De cette manière, il réalise en plénitude le sacerdoce universel des baptisés (n. 16). Un point caractéristique de l’identité du frère religieux est « l’exigence de la fraternité comme confession de la Trinité » (n. 6 ; cf. VC n. 41 et 46). Il s’agit d’une fraternité ouverte à tous et spécialement aux plus petits, aux plus humbles, aux opprimés, à ceux qui ne sont pas aimés et, en définitive, aux plus pauvres, pour s’ouvrir à la fraternité universelle (cf. n. 11).


La fraternité, don que le frère religieux partage avec ses frères

« (…) frères entre eux, dans l'amour mutuel et dans la coopération au même service pour le bien dans l'Église » (VC, n. 60). Le don que le frère religieux a reçu devient don partagé dans la vie fraternelle en communauté.

Le frère religieux vit en communauté comme frère du Christ qui intercède auprès du Père pour l’unité de ses disciples : « Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous, pour que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21). Parler de vie fraternelle en communauté revient à parler de relations harmonieuses entre frères, de connaissance réciproque, d’acceptation et d’amour, de dialogue, d’estime et d’appui mutuels, de mise en commun des talents, d’oubli de soi, de pardon, de discernement en communauté de la volonté de Dieu, de collaboration dans la mission ecclésiale, d’ouverture aux besoins de l’Église et du monde, spécialement des plus démunis.

Tout ce que je viens de rappeler est bien joli, mais on n’y arrive pas spontanément. On a besoin d’un soutien. L’aliment qui nourrit la communauté, c’est le don de la fraternité que les frères religieux reçoivent. Le frère a besoin de soutenir ses relations fraternelles en développant sa propre dimension spirituelle, mystique et théologale. Cette dimension comprend une relation spéciale avec Dieu qui donne sa forme à toute la vie des frères, à toutes leurs relations entre eux et à leur mission dans l’Église pour la construction du Royaume, qui est déjà là mais qui n’est pas encore parvenu à sa plénitude. C’est dans cette relation spéciale avec Dieu que consiste sa spiritualité : une spiritualité incarnée, unifiante, que le frère religieux vit en écoutant et en mettant en pratique la Parole, en recevant les sacrements, en participant à la liturgie, en priant… et « aussi dans la réalité quotidienne, avec tous ses engagements, dans l’histoire du monde, dans les projets temporels de l’humanité, dans le cadre de la réalité matérielle, du travail, de la technique » (n. 19). Une spiritualité qui se concrétise dans la prière, qui se nourrit de la Parole de Dieu et de la vie jusqu’à ce que la vie entière – projets, occupations et préoccupations –, devienne prière.


La fraternité, don que le frère religieux offre au monde

« (…) frères de chaque homme par le témoignage de la charité du Christ envers tous, spécialement envers les plus petits et les plus nécessiteux ; frères pour une plus grande fraternité dans l'Église » (VC, n. 60). Le don que le frère religieux reçoit et qu’il partage avec ses frères se transforme en don qui se transmet dans la mission. Appuyé sur l’expérience fondatrice de se savoir, avec Jésus, fils aimé du Père, le frère religieux vit en communion avec ses frères et projette cette fraternité dans toutes ses relations, toutes ses activités et occupations (cf. n. 10). Les frères réalisent leur mission propre de contribuer à la construction du Royaume de fraternité lorsqu’ils pratiquent l’oraison incessante, donnent le témoignage de la vie fraternelle et s’offrent en communauté au service de l’Église et du monde.

Le témoignage de vie fraternelle des frères religieux est d’une grande importance, pour tous. Les Actes des Apôtres nous présentent la première communauté chrétienne comme modèle de fraternité. Inspirés par elle, les frères veulent être « pour la communauté ecclésiale mémoire prophétique de son origine et incitation à la retrouver » (n. 11). Il faut souligner ici l’importance de la présence des frères religieux dans les ordres et les congrégations cléricales : ils y sont la « mémoire permanente de la “dimension fondamentale de la fraternité dans le Christ” (VC, n. 60) que tous les membres doivent construire » (n. 11). Ils sont aussi le signe que chaque vocation existe pour le service des autres et non pour se servir soi-même, pour l’honneur personnel ou pour jouir de privilèges. Le frère religieux, quand il vit avec ses frères de communauté, reste ouvert aux besoins de l’Église et du monde. Sa mission, en définitive, est de construire une fraternité universelle fondée sur les valeurs de l’Évangile. La fraternité des frères religieux n’est pas auto-référentielle ou refermée sur elle-même ; c’est une fraternité pour la mission ; une fraternité en parfaite syntonie, comme dit le pape François, avec une Église en exode, en sortie vers les périphéries de ce monde ; avec une Église appelée à jeter des ponts, ouverte à ses contemporains de toute race, culture et foi.

L’amour fraternel se concrétise dans l’Église et dans la vie des frères religieux par de nombreux services : enseigner, soigner les malades, visiter les prisonniers, accueillir les réfugiés, faire le catéchisme, exécuter des tâches manuelles précises, etc. Beaucoup de ces services constituent de vrais ministères à part entière. De cette manière, le frère religieux « fait voir la présence de Dieu dans les réalités de la terre, celles de la culture, de la science, de la santé, le monde du travail, le soin porté aux faibles et aux défavorisés » (n. 10).Il montre ainsi ce que veut dire sauver l’être humain, homme et femme, dans son intégrité physique, intellectuelle et spirituelle (cf. n. 10), puisque « tout ce qui concerne la personne humaine fait partie du projet de salut de Dieu » (n. 13).

Je renouvelle notre gratitude au pape Benoît XVI, au pape François et à tous ceux qui ont participé à la publication, aujourd’hui, de ce document. Je voudrais conclure cette brève et incomplète présentation par une phrase du document, qui dit ceci : « Appuyé sur Marie et inspiré par elle, le frère vit dans sa communauté l’expérience du Père qui réunit les frères avec le Fils autour de la table de la Parole, de l’Eucharistie et de la vie. Avec Marie, le frère chante la grandeur de Dieu et proclame son salut : c’est pourquoi il se sent poussé à rechercher et à faire asseoir à la table du Royaume ceux qui n’ont pas à manger, les exclus de la société, ceux qui restent en marge du progrès. Voilà l’eucharistie de la vie que le frère est appelé à célébrer à travers son sacerdoce baptismal, confirmé par sa consécration religieuse » (n. 20). Que Marie, Mère de l’espérance, si présente en ce temps de l’Avent, intercède auprès de son Fils pour que la vie et la mission des frères religieux produise beaucoup de bons fruits dans l’Église et dans le monde, dans le temps présent et à venir.

Je vous remercie de votre attention.

[Texte original : Italien]© Traduction de Zenit, Matthieu Gourrin

1 Identité et mission du frère religieux dans l’Église : c'est le titre du document sur la vocation du « frère » engagé dans la vie religieuse qui a été présenté au Vatican, lundi 14 décembre, par le cardinal Joao Braz de Aviz, préfet de la Dicastère pour la vie consacrée et par Mgr José Rodriguez Carballo ofm, secrétaire. Un document voulu par le pape Benoît XVI en 2008. "Quel trait saillant de la personne de Jésus le frère religieux incarne-t-il d’abord dans sa forme de vie ?", interroge le cardinal brasilien qui répond:"la fraternité". Et d'expliquer: "Le frère religieux reflète le visage du Christ-Frère, simple et bon, proche des gens, accueillant, généreux et serviteur…" Le document , explique-t-il, entand la fraternité comme "un don que le frère reçoit du Dieu Trinité, communion de personnes", comme "un don qu’il partage avec ses frères, dans la vie fraternelle et communautaire", et comme "un don qu’il offre au monde, pour construire un monde de fils de Dieu et de frères". "L’amour fraternel se concrétise dans l’Église et dans la vie des frères religieux par de nombreux services : enseigner, soigner les malades, visiter les prisonniers, accueillir les réfugiés, faire le catéchisme, exécuter des tâches manuelles précises, etc. Beaucoup de ces services constituent de vrais ministères à part entière", affirme le cardinal Braz de Aviz. A.B. http://www.zenit.org/fr/articles/identite-et-mission-du-frere-religieux-dans-l-eglise-par-le-card-braz-de-aviz?utm_campaign=francaishtml&utm_content=%5BZF151215%5D%20Le%20monde%20vu%20de%20Rome&utm_medium=email&utm_source=dispatch&utm_term=Image