Preface
En mettant face à face le portrait de Claude-François Poullart des Places à
dix-neuf ans[1] et ses écrits, j'éprouve un grand étonnement.
Comment un homme si jeune a-t-il pu faire un choix de vie si radical et si austère ?
Audace de jeunesse irréfléchie ou mûrissement dans un environnement favorable ? Son
visage d'adolescent, sur le tableau de Jouvenet, laisse peu deviner la détermination qui
l'habite, dès lors qu'il décide de quitter son milieu familial. Elle fera de lui un
fondateur, malheureusement trop méconnu.
A vrai dire, ce Breton de Rennes, monté
à Paris, ne cherche pas la notoriété. Comportement peu conforme, à l'époque du
Grand Siècle , où étaient si nombreux ceux qui
cherchaient une place à la cour de Versailles. Comment vivre en France, sinon
dans le soleil roi ? écrit l'historien Pierre Miquel. Claude-François aurait pu y
prétendre, au regard de ses origines ; sa famille, aisée, le poussait à se faire des
relations dans le monde.
En fait, alors qu'il pourrait envisager un avenir prometteur, le voilà qui cherche
l'ombre, celle dans laquelle se meuvent les plus démunis, les déshérités, oubliés du
siècle de Louis XIV. Comme c'est le cas trop souvent, et notre époque n'est pas
épargnée, le prestige et les guerres se paient par la misère des petits. Aux défis de
son temps Poullart des Places saura trouver une réponse, audacieuse pour un simple
tonsuré : une communauté de pauvres escholiers,
en plein Paris. Il fallait être un peu fou pour se lancer dans une telle aventure ! Mais
cette folie n'était sans doute que sagesse. Ainsi fera de même François Libermann un
siècle et demi plus tard, entreprenant, alors qu'il n'a que les ordres mineurs, de fonder
une société pour l'uvre des Noirs
et c'est lui qui, finalement, succédera à Poullart des Places comme Supérieur général
de la Congrégation du Saint-Esprit. Puissent les spiritains, et beaucoup avec eux,
s'inspirer à la fois de cette humilité et de cette hardiesse, pour répondre aux défis
de notre temps, où, pas plus qu'au XVIIIe siècle, ne sont
ménagés les plus faibles.
Avant Poullart des Places, avec Vincent de Paul, Jean Eudes, Monsieur Olier ; ou de
son temps, avec Jean-Baptiste de la Salle, d'autres avaient pris les pauvres en charge, ou
donnaient aux jeunes une éducation digne de ce nom. Poullart des Places s'inscrit dans ce
mouvement, en offrant la possibilité à des jeunes qui ne le peuvent pas de se former
pour devenir prêtres. Une vocation, quelle qu'elle soit, n'est pas affaire d'argent ! Il
devenait urgent que l'Église en reprenne conscience et se donne les moyens d'accompagner
ceux qui se présentaient à elle pour servir et non pour dominer.
Comment ne pas évoquer enfin Louis-Marie Grignion de Montfort, autre Breton, ami
de Claude-François, et fondateur comme lui. Ils ont fait ensemble une partie du chemin,
mais le célèbre missionnaire donnera vie, lui aussi, à une autre famille spirituelle,
pour la plus grande vitalité de l'Église.
Un arbre ne peut vivre sans racines ! Il est important de savoir si elles sont bien
implantées dans le sol qui les nourrit. Poullart des Places a su trouver dans le terreau
de ses origines, mais aussi dans toutes les initiatives du XVIIe siècle, ce qui pouvait
faire vivre cette humble communauté de la Pentecôte 1703, début de la Congrégation du
Saint-Esprit. L'arbre spiritain vivra si les fils de Poullart des Places et de Libermann,
fidèles à leurs racines, puisent à la sève des origines et continuent à répondre,
avec audace et humilité, aux défis de notre temps.
Christian Berton,
Supérieur de la Province de France
de la Congrégation du Saint-Esprit
[1]. Voir pages 234-235 dans ce volume.