CLAUDE-FRANÇOIS POULLART DES PLACES
et les âmes abandonnées
Joseph Michel
A tout Seigneur tout honneur : nous
donnons dabord la parole à Joseph Michel : dans le contexte de la célébration du
250e anniversaire de la mort du P. Poullart - le P. Michel est intervenu à
plusieurs reprises à loccasion de cet anniversaire, en octobre 1959 - il donnait son premier article à la revue Spiritus pour son numéro du même mois. Il y résumait ce qui
lui paraissait essentiel pour saisir la genèse de la vocation de fondateur dune
uvre pour les pauvres. Voici, en quelques notes brèves, lintérêt que suscite la lecture de ces
pages.
Lenfance
et la jeunesse de Claude-François ne fait rien supposer de sa mission future : sa famille
: une vieille famille bretonne ; le rang social de son père : celui-ci est un
entreprenant brasseur daffaires, avocat, financier de confiance et grand
propriétaire ; les parrain et marraine choisis pour son baptême : le Président du
Parlement de Bretagne et lépouse du plus grand banquier de la place... Bien que lattention de M. Poullart des
Places pour les pauvres fut sincère, cest la tutelle exercée sur lui, comme sur
Louis-Marie Grignion de Montfort, son aîné, par labbé Bellier, qui les marqua
tous deux pour la vie, chacun pour sa vocation propre. Que se passait-il donc à
lhôpital Saint-Yves dont labbé Bellier était laumônier, et
quil quittait de temps à autre pour missionner infatigablement en Bretagne avec Dom
Leuduger ?
Labbé
Bellier fut aussi le directeur dun séminaire ouvert à Rennes pour de pauvres
écoliers ; ce que Claude-François y a appris explique bien ce quil mettra en
pratique plus tard à Paris. Ses premiers collaborateurs viennent aussi de là : Michel Le
Barbier, Jacques-Hyacinthe Garnier, Louis Bouïc, Pierre Caris.
La
vocation de Poullart senracinait
également dans le souci pour les paroisses
pauvres et les ministères pastoraux obscurs : il fallait
un clergé bien formé pour leur service ; ce fut avant lui la grande
préoccupation d'un ami personnel et proche collaborateur de labbé Bellier, l'abbé
Doranleau, qui écrivit une Lettre à Nosseigneurs les archevêques et évêques de
France touchant la meilleure éducation que lon puisse donner à leurs clercs et les
avantages qui en reviendraient à lEglise [1]. Cet opuscule est dans la ligne dun manuscrit
rédigé en 1680, que le P. Michel a tiré de la Bibliothèque Nationale et dont il tire
des extraits très éclairants [2].
On trouve bien dans ces faits et ces documents le fondement des convictions qui ont mené Poullart à rassembler une petite communauté de pauvres écoliers, avec son style d'éducateur, ses exigences de formation spirituelle et intellectuelle, et sa mystique de pauvreté.
Les origines de Poullart des Places
Les Poullart des Places descendaient d'une vieille famille bretonne originaire de la région de Paimpol. L'histoire a retenu le nom de Geoffroy Poullart, I'un des écuyers de Beaumanoir, tué au combat des Trente en 1350 et de Guillaume Poullart, évêque de Rennes puis de Saint-Malo, qui mourut en 1384
Le père du fondateur, François-Claude Poullart, était avocat au Parlement de Rennes. En 1677 il avait épousé Jeanne Le Meneust, gouvernante des enfants du Comte de Marbeuf, Président au Parlement de Bretagne. C'était un homme d'une prodigieuse activité. Juge-garde de la Monnaie de Rennes à partir de 1685, il était aussi Fermier général des revenus temporels de l'abbaye de Saint-Melaine et de plusieurs autres abbayes bénédictines, Receveur Général des dîmes des évéchés de Rennes et de Saint-Brieuc. Toutes ces charges ne l'empêchaient pas d'être l'un des plus gros négociants de Rennes à cette époque.
Il ne tarda pas à acquérir une fortune considérable. A Rennes même, il acheta plusieurs maisons dont la maison noble des Mottais sise dans l'actuelle rue Waldeck Rousseau et fit construire cinq grands immeubles près des rues de la Monnaie et de Saint-Guillaume. En même temps que la maison des Mottais, il s'était rendu propriétaire d'une quarantaine d'hectares sur lesquels ont été construits récemment les quartiers des Mottais et de Maurepart. Toute cette activité de Poullart des Places visait une fin bien précise : faire rentrer sa lignée dans la noblesse dont il avait été écarté lors de la Réforme de 1668.
Les
années d'enfance et de jeunesse
Claude-François, son fils, vint au monde en l'année 1679, le 26 février, et fut baptisé le lendemain en l'égise Saint-Pierre-en-Saint-Georges. Il eut pour parrain Claude de Marbeuf et pour marraine Mme Ferret, femme de l'un des plus grands banquiers de Rennes.
Dès l'âge de 7 ans il fut mis au collège des jésuites, dans la classe de sixième. Ses parents habitaient alors, sur la paroisse Saint-Germain, une maison située sur l'emplacement de l'actuelle place du Palais.
Tout au long du cycle de ses études, le jeune garçon se révéla élève brillant aux multiples talents Il participa plusieurs fois avec succès aux ballets et pièces de théâtre qui étaient donnés, de temps en temps, au collège. A la fin de ses études, en 1695, il fut choisi pour soutenir le Grand Acte, thèse de philosophie dont la soutenance, confiée à l'élève le mieux doué, avait lieu chaque année en grande solennité. Sa thèse était dédiée au Comte de Toulouse, fils de Louis XIV et Gouverneur de Bretagne.
L'amitié d'un saint
Mais surtout ses années de collège furent marquées par i'amitié qu'il noua avec Louis-Marie Grignion de Montfort, son condisciple et bientôt son voisin. En 1690, en effet, la famille Poullart des Places vint résider dans la rue Saint-Sauveur, proche de la rue du Chapitre ou demeuraient les Grignion et dans le voisinage immédiat du sanctuaire de Notre-Dame des Miracles. Entre les deux jeunes gens il y avait une sensible différence d'âge, Grignion de Montfort étant l'aîné de six ans ; ils différaient également par le caractère. Mais leur commune dévotion envers la Vierge et leur identique amour pour les pauvres les rapprochaient en dépit de leurs dissemblances. Souvent, durant ces années d'études, Grignion fut, pendant ses congés, l'invité de Claude Poullart dans la maison de campagne des Mottais.
L'influence de l'abbé Bellier
C'est à cette époque qu'il faut aussi placer la rencontre de Claude Poullart avec l'abbé Bellier. Julien Bellier, qu'un historien breton a cru pouvoir appeler le plus saint prêtre de Rennes, était chapelain de l'hôpital Saint-Yves, mais il était beaucoup plus que cela et c'est à juste titre qu'on a vu en lui un précurseur d'Ozanam et de ses sociétes de Saint-Vincent de Paul. Les jours de congé, il réunissait les élèves les plus fervents du collège des jésuites, humanistes, philosophes et théologiens. Il ne se contentait pas de leur prêcher la charité, il la leur faisait pratiquer, les envoyant par petits groupes dans les salles de l'hôpital Saint-Yves ou dans les autres hôpitaux de la ville. Or, dans ces hôpitaux, ils ne trouvaient pas seulement des malades. Saint-Yves et l'Hôpital général englobaient non seulement ce que nous appelons aujourd'hui hôpital, mais aussi un asile pour les pauvres, les infirmes et les vieillards, un orphelinat où les enfants abandonnés étaient gardés jusqu'à l'âge de dix ou douze ans et une école d'apprentissage.
Les jeunes disciples de l'abbé Bellier n'étaient pas seulement invités à aider les religieuses dans les soins à donner aux malades, ils devaient aussi et surtout s'occuper des âmes, spécialement en enseignant le catéchisme aux malades et aux orphelins.
De temps à autre, M. Bellier quittait Saint-Yves et la ville de Rennes pour quelques semaines. Il faisait en effet partie de la troupe bénévole de ces prêtres qui, sous la direction de Dom Leuduger, continuaient, en Haute-Bretagne, les fameuses missions de Michel Le Nobletz et du bienheureux Julien Maunoir. A son retour, il enthousiasmait ses étudiants par le récit des miracles que la grâce de la mission avait opérés dans les âmes.
Il suffit de lire une biographie de saint Louis-Marie Grignion de Montfort pour se rendre compte à quel point M. Bellier l'avait marqué pour le reste de sa vie. A Poitiers, comme à la Rochelle - sans parler de la Salpêtrière lors de son séjour à Paris en 1703 - il consacra aux hôpitaux une importante partie de son apostolat, et c'est d'abord pour le service des hôpitaux qu'il fonda la Congrégation des Filles de la Sagesse. Tout le reste de son temps, il le consacra aux missions, objectif unique assigné par lui à sa Compagnie de Marie. Louis-Marie Grignion de Montfort était entré à Saint-Sulpice et avait donc quitté M. Bellier dès 1693. Claude Poullart des Places devait subir son influence plus longtemps et d'une manière nouvelle. Deux chanoines, Claude et Jean-François Ferret, grands amis de la famille Poullart, avaient été à l'origine de la fondation à Rennes, en 1684, d'un séminaire de pauvres escholiers. Or, en 1697, l'évêque de Rennes nomma M. Bellier directeur de cet établissement dont voici les caractéristiques : personne ne pouvait être admis sans fournir préalablement un certificat de pauvreté ; les séminaristes suivaient, chez les jésuites, les cours de philosophie et de théologie. Nul besoin d'un document explicite pour affirmer que le jeune Claude Poullart franchit bien des fois le seuil de ce séminaire où son maître en apostolat lui faisait découvrir de façon concrète les besoins matériels et spirituels des pauvres clercs.
C'est ainsi que, tout comme Grignion de Montfort, bien que différemment, Poullart des Places fut marqué lui aussi par M. Bellier. En servant de modèle à deux fondateurs de congrégation religieuse, le plus saint prêtre de Rennes avait été, entre les mains de la Providence, un instrument d'une particulière efficacité. Le catéchisme aux orphelins de Saint-Yves préparait l'apostolat des petits Savoyards ; surtout, ses visites au séminaire des pauvres escholiers, ses entretiens avec le directeur, ses contacts directs avec les séminaristes eux-mêmes ouvraient l'esprit et le cur du jeune Poullart des Places aux dimensions réelles d'un problème dont l'heureuse solution devait être d'une si grande importance pour l'Eglise. A Paris, le problème sera le même. Il pourra donc recevoir une solution semblable.
La fondation du Séminaire du Saint-Esprit
Cependant le cheminement du futur fondateur vers le sacerdoce devait être retardé. Ses parents rêvaient pour l'unique héritier de leur nom un riche mariage et une charge de conseiller au Parlement. Claude-François dut étudier le Droit. Il le fit à Nantes puis à Paris. Il venait d'obtenir sa licence en droit quand, devant sa décision irréductible, ses parents lui permirent enfin de commencer ses études de théologie. A la rentrée de 1701, Claude-François redevenait, comme théologien, l'élève des jésuites, au collège Louis-le-Grand.
Retrouvant à Paris les problèmes sur lesquels il s'était penché avec l'abbé Bellier, il s'intéressa aux petits Savoyards à qui il enseigna le catéchisme et aux séminaristes pauvres.Il commença par venir en aide à quelques-uns de ces derniers, leur procurant les fonds nécessaires pour se loger et payer leur nourriture. Bientôt il voulut faire plus et loua dans ce but une maison sise rue des Cordiers. C'est là qu'aux fêtes de la Pentecôte de l'année 1703 il fonda le Séminaire du Saint-Esprit.
Très vite la maison devint trop petite; il fallut songer à s'agrandir. En 1705 ce fut chose faite et le séminaire se transporta rue Neuve-Saint-Etienne (actuellement rue Rollin), puis en 1707, un nouvel agrandissement s'avérant nécessaire, rue Neuve-Sainte-Genevieve (aujourd'hui rue Tournefort). Seuls étaient reçus, comme autrefois à Rennes, les étudiants qui n'avaient pas les moyens de payer ailleurs leur pension.
Le nombre des séminaristes ne cessa d'augmenter et à la mort du fondateur, en 1709, ils étaient déjà 70.
L'uvre de Poullart des Places se situait sur un double plan ; car en fondant le séminaire il avait aussi voulu jeter les bases d'une véritable Congrégation. Ses premiers associés furent: Michel Lebarbier, fils d'un notaire de Rennes, Jacques-Hyacinthe Garnier, de Janzé, Louis Bouïc qui avait commencé ses études à Saint-Méen et Pierre Caris de Vern-sur-Seiche. Ils s'attachèrent a garder fidèlement le caractère propre et la physionomie particulière de son uvre.
Rayonnement de Poullart des Places et de son
uvre
L'amitié entre Poullart des Places et Grignion de Montfort eut son prolongement dans I'intime collaboration entre les deux congrégations qu'ils avaient respectivement fondées. Tout au long du XVIIIe siècle, le Séminaire du Saint-Esprit devait préparer à la Compagnie de Marie les deux tiers de ses membres et trois de ses Supérieurs généraux.
L'influence de Poullart des Places devait s'étendre aux Filles du Saint-Esprit de Saint-Brieuc par l'intermédiaire de l'un de ses premiers disciples, Allenou de la Ville-Angevin, qui leur donna une règle adaptée de celle que le fondateur avait fixée pour le Séminaire du Saint-Esprit.
Les derniers mois de la vie de Poullart des Places furent marqués par une collaboration avec saint Jean-Baptiste de la Salle. Il s'agissait de former des instituteurs pour les campagnes. Un séminaire spécial fut même ouvert dans ce but à Saint-Denis en mars 1709. Mais la rigueur de l'hiver et la mort du jeune fondateur, jointes à d'autres circonstances, firent que ce projet d'une si grande importance resta sans lendemain.
De bonne heure, des élèves du Séminaire du Saint-Esprit s'orientèrent vers les missions étrangères, spécialement vers celles du Canada, de l'Extrême-Orient, de la Guyane et du Sénégal. Au lendemain de la Révolution ce fut exclusivement en vue des missions coloniales que la Congrégation de Poullart des Places reçut de Napoléon puis de Louis XVIII l'autorisation de reparaître.
Malgré tous les efforts de ses supérieurs successifs, elle avait beaucoup de mal à faire face à l'immensité de sa tâche. Le salut devait lui venir du Vénérable Libermann, fils d'un rabbin d'Alsace. 0r, par une harmonie admirable, la divine Providence voulut que ce fût à Rennes, ville natale de Poullart des Places, et comme le berceau de sa société, qu'en 1840 M. Libermann conçût le projet de fonder la Société du Saint-Cur de Marie dont les membres, en s'unissant à celle du Saint-Esprit, en 1848, la consolideraient définitivement.
L'uvre essentielle de Claude-François Poullart des Places fut celle des Pauvres Ecoliers. Certes il ressentait très vivement la détresse, tant matérielle que spirituelle, de ces jeunes clercs trop pauvres pour payer pension dans un séminaire, mais il n'en est pas moins vrai qu'en leur consacrant sa vie, il ambitionnait avant tout de venir, par leur intermédiaire, au secours des âmes abandonnées. De ces âmes abandonnées, les païens, dans la pensée du fondateur étaient loin d'être exclus.
Le lecteur préférera certainement voir ces affirmations étayées de documents sérieux plutôt que d'une belle dissertation
Des petites communautés de pauvres étudiants
C'est avec raison que, dans son Histoire des Séminaires français jusquà la Révolution [3], A. Degert a traité du Séminaire du Saint-Esprit en même temps que des Petites Communautés de pauvres étudiants quon appelait aussi Petits Séminaires . La Bibliothèque Nationale conserve un manuscrit intitulé : Petits Séminaires pour élever gratuitemernt et pauvrement, selon l'esprit du Concile de Trente, pendant plusieurs années, les pauvres écoliers destinés au service des paroisses de la campagne [4]. Ce document, rédigé en 1680, est d'autant plus intéressant pour nous qu'il traite de la fin poursuivie, et de la méthode employée pour atteindre cette fin, dans quatre petites communautés parisiennes dont deux au moins, en 1715 au plus tard, seront absorbées par le Séminaire du Saint-Esprit.
Le dessein que nous avons eu en l'établissement de nos petits séminaires
ou de nos petites communautés est de réformer le clergé de la campagne, de pourvoir
pour cet effet, les pauvres et petites paroisses de bons curés, les bourgs ou gros
villages de bons vicaires chapelains et maïtres d'école ; on s'appliqne aussi à former
des Ouvriers évangéliques pour le Royaume et les pays étrangers, on élève de bons
prêtres pour tous les emplois de l'Eglise qui sont laborieux, pauvres et abandonnés. [5]
L'auteur explique l'abandon spirituel des campagnes de France par l'ignorance d'un grand nombre de prêtres auxquels la pauvreté de leur famille avait interdit de faire des études régulières. Il serait vain, cependant, de compter sur les grands séminaires, tels qu'ils existent, pour parer à cet abandon spirituel. Car une autre cause
de la mauvaise conduite et de la disette des prêtres qu'il y a dans
les paroisses des campagnes vient de ce que, quand on reçoit ces pauvres ecclésiastiques
dans les grands séminaires, comme ils y sont incomparablement mieux nourris que chez
leurs parents, ils s'accoutument à une vie trop douce, ils deviennent délicats,
gourmands et sensuels ; ils ne veulent aller desservir les puroisses de la campagne si les
rentes ne sont pas suffisantes pour avoir de bon vin du pain blanc, du buf et
mouton, du bouilli et rôti et autres douceurs qu'ils avaient dans les grands
séminaires
Ce refus des petites paroisses par les ecclésiastiques les mieux formés sont terribles pour les pauvres âmes.
Voilà, ce semble, les principales raisons pour lesquelles on voit tant de
bénéfices et de cures de campagne, les uns entièrement abandonnés, les autres sans
vicaires, la plupart sans maîtres d'école ; un grand nombre sont desservis par des
curés scandaleux d'où vient que les églises sont profanées les sacrements ne sont pas
estimés des choses saintes, les fêtes sont destituées de ieurs solennités ordinaires,
Jésus-Christ n'est point connu des chrétiens ; Ia plupart des pauvres peuples meurent
dans l'ignorance des principaux mystères de notre religion
Pour remédier à tant de maux, dont la source est l'ignorance et le défaut de formation cléricale des prêtres pauvres, il faut recevoir les pauvres écoliers, quatre ou cinq ans durant, dans les petites communautés, leur faire pratiquer tous les exercices des séminaires les mieux réglés et leur apprendre le pIain-chant, les cérémonies, à prêcher, catéchiser, administrer les sacrements Mais, à la différence des grands séminaires, on aura soin de leur conserver l'habitude de vivre pauvrement.
Dans les petites communautés, les écoliers se nourrissent de pain bis, du
lard, des légumes, des herbes, de fromages et autres aliments moins considérables dont
vivent les paysans. Qui aura été élevé de cette manière, trouvera partout à
vivre
Ainsi conçues, les petites communautés seront comme des bureaux d'adresses où Nosseigneurs les évêques choisiront des sujets pour toute sortes d'emplois. Mais les missions ne seront pas oubliées: les petites communautée prépareront
des zélés missionnaires qui iront instruire les peuples, extirper
l'herésie au dedans et au-dehors du Royaume et prêcher Jésus-Christ crucifié à toutes
les nations de la terre,
comme on peut voir par les sujets qui sont sortis de la Communauté des Pauvres Etudiants
de Paris cette année 1680 et les années précédentes. On remarque que, depuis le mois
de mars de l'année dernière 1679 jusqu'au mois d'avril de la présente année 1680,
quatre prêtres de la Communauté de ces Pauvres Ecoliers sont partis pour aller en Chine
en qualité de Missionnaires ; deux se sont embarqués pour le Canada
Toutes ces citations nous font bien saisir la pensée qui, selon l'auteur de notre manuscrit, a inspiré l'institution des petites communautés : que l'on assure aux pauvres clercs la même formation qu'ils auraient reçue dans les grands séminaires, sauf à leur conserver l'habitude de faire un bon repas avec un potage à l'oignon, un morceau de lard, du pain bis et une potée d'eau et ils accepteront volontiers les petites cures de 2 ou 300 livres comme une bonne fortune puisqu'ils seront mieux que chez leurs parents et mieux qu'au séminaire.
La fin poursuivie est excellente ; le moyen nous paraît tout de même un peu trop pragmatique et contraint les pauvres écoliers à faire de nécessité vertu.
Lettre aux archevêques et évêques de France
En 1701 paraissait à Paris une brochure d'une centaine de pages intitulée : Lettre à Nosseigneurs les archevêques et évêques de France touchant 1a meilleure éducation que l'on puisse donner à leurs clercs et les avantages qui en reviendraient à l'Eglise. Cette brochure n'était qu'une sorte de préface à un traité considérable sur le même sujet. Elle était signée J.A.D.D. initiales de Jacques Alloth du Doranleau, ancien avocat, titulaire du petit prieuré de la Lande, en la paroisse de Bruc, diocèse de Saint-Malo.
M. Doranleau, comme l'appelaient ses contemporains, était missionnaire depuis vingt ans. Sa brochure était comme la cristallisation d'un courant de pensée, l'aboutissement d'une réflexion commune de cette équipe des missionnaires de Haute-Bretagne qui comprenait Dom Leuduger, des eudistes des jésuites et aussi l'abbé Julien Bellier. Etant donné les relations nouées par ce dernier, tant avec l'abbé Doranleau qu'avec le jeune Poullart des Places sur lequel, depuis des années déjà, il exerçait une si grande influence, il est tout à fait permis de supposer que des contacts avaient eu lieu entre l'avocat devenu prêtre et le jeune licencié en droit qui voulait le devenir. A tout le moins celui-ci dut-il bien des fois entendre exposer, dans l'entourage de son maître en apostolat, les suggestions dont M. Doranleau se faisait, par écrit, le vulgarisateur, et figurer parmi les premiers lecteurs de la Lettre aux archevêques et évêques.
M. Doranleau commençait par souligner ce douloureux fait d'expérience : dans la plupart des cas, les fruits de la mission apparemment la mieux réussie s'évanouissent aussitôt. Les missionnaires font de leur mieux pour cultiver les consciences, en arracher les ronces et l'ivraie des péchés passés et y jeter la semence d'une vie chrétienne à l'avenir, [mais] l'accroissement nécessaire pour former dans le cur des fidèles les fruits qu'ils doivent porter chacun en son temps ( ) c'est des soins particuliers des prêtres des paroisses que Dieu le fait souvent dépendre . Or, on ne peut s'empêcher de dire que
dans nos provinces il est rare d'en trouver qui soient assez bien
intentionnés pour s'en donner la peine. Peut être aussi n'en sont-ils guère capables,
ce qui fait que les fruits de ces travaux apostoliques sont ordinairement de très peu de
durée
Il n'est pas étonnant que le troupeau de Jésus-Christ soit en de continuels
dangers d'être dévoré puisqu'il n'est conduit que par des pasteurs si peu éclairés,
qui ne sont que des mercenaires qui ne se mettent pas en peine, mais qui fuyent quand ils
voient le loup venir.
Le remède à ces maux ? La mise en pratique de l'ordonnance du Concile de Trente sur les séminaires. La plupart des prêtres ne sont pas à la hauteur de leur sacerdoce
mais on prend la liberté de demander : où, quand et comment ces
hommes auraient acquis cette perfection ? Où ces maîtres auraient puisé ces vérités ?
Où ces ministres auraient pris l'esprit de cette fidélité ?
Ce ne sont pas les cours donnés dans les collèges qui peuvent donner i'esprit sacerdotal à des externes au reste beaucoup trop nombreux pour espérer entretenir des rapports personnels avec leurs professeurs de philosophie et de théologie ; ce ne sont pas non plus les séminaires d'ordinands où les jeunes clercs ne passent que quelques mois avant leurs ordinations.
Ce qu'il faut faire, c'est réaliser enfin le point le plus important du décret conciliaire, celui de la gratuité des études en faveur des étudiants pauvres. Au nombre des principales causes de la déplorable situation du clergé, il faut, en effet, placer les grandes dépenses
qui épuisent très souvent les familles d'un très grand nombre de ceux qui n'étudient que dans le dessein de se faire prêtres, état auquel d'ailleurs ils ont peut-être plus d'aptitudes que les riches et auquel ce serait dommage qu'ils ne fussent pas élevé.( ) Les dons de la grâce et de l'esprit étant tout célestes, ne tiennent aussi rien de la chair, ni du sang, ni du monde : le Père des lumières les départ à qui il lui plaît et le fait ordinairement aux petits et aux pauvres par préférence aux grands ct aux riches.
Ces grandes dépenses consenties par les familles pèsent comme une hypothèque jusque sur le ministère du pauvre écolier parvenu au sacerdoce :
Car pour se redîmer et réparer le tort qu'ils ont fait à leurs parents
durant le cours de leurs études, ils sont obligés d'en chercher les moyens par le
ministère sacerdotal et ne le font jamais qu'aux dépens de l'Eglise. Dieu sait quel
dérèglement c'est que tout cela et ce qu'il en coûte à l'Eglise et à leur conscience.
On pourra réduire ces inconvénients par la multiplication des collèges, ce qui, en rapprochant les aspirants au sacerdoce de leurs familles, allègera sensiblement les frais de celles ci. Mais on ne les supprimera pas
jusqu'à ce que la piété des fidèles ait pourvu à l'entretien des
pauvres écoliers comme cela ne manquerait pas d'arriver si on voulait l'entreprendre.
(
) Les moyens et les secours viendraient en foule.
Ainsi donc, pour M. Doranleau, l'idéal serait l'institution de petits séminaires ou petites communautés où conformément aux intentions des Pères du Concile de Trente et grâce à la charité des fidèles, les étudiants pauvres seraient, non seulement reçus, mais encore entretenus gratuitement. Encore cela n'est-il pas suffisant. Les pauvres étudiants sont appelés à participer autant que les riches au Sacerdoce du Christ. Rien ne doit donc être négligé pour les en rendre dignes. Il faudra en particulier leur inculquer ce qu'il appelle les quatre vertus cardinales du sacerdoce: la piété chrétienne, le zèle de la gloire de Dieu, le travail apostolique et la pauvreté de l'esprit . Et de chacune de ces vertus, M. Doranleau avait fait un petit traité.
Ces conditions réalisées, les évêques trouveraient des ouvriers propres à toutes sortes d'uvres du Seigneur, ainsi que de bons curés et vicaires de paroisses sur lesquels se reposer du salut des peuples que Dieu confie à (leur) vigilance pastorale . Même, au-delà des missions diocésaines, on trouverait parmi ces prêtres de bons ouvriers pour les missions étrangères :
Il y en aurait plusieurs qui seraient en état d'aller annoncer l'Evangile à ceux qui ne l'ont pas encore reçu. La disette qu'il y a dans ces vastes pays dont les Relations nous parlent, fait gémir ceux qui n'ont pas le pouvoir de leur en procurer de nouveaux et soupirer après une institution qui en deviendrait infailliblement comme une pépinière. Comment peut on entendre qu'il n'y a qu'environ soixante et douze ouvriers en Chine, qui en demanderait des milliers, à ce qu'on nous en dit, sans se donner du mouvement pour en former au moins avec le temps, qui seraient capables de succéder à ceux qui y travaillent si heureusement ?
Certaines citations de M. Doranleau peuvent paraître démarquer le manuscrit concernant les petites communautés parisiennes. L'esprit qui se dégage de sa brochure va cependant plus loin et plus haut. Il envisage comme un idéal tout a fait réalisable la totale prise en charge des besoins matériels des étudiants pauvres ; il ne pense pas cependant que la seule habitude du potage à l'oignon pourra faire accepter joyeusement aux écoliers devenus prêtres les ministères les plus déshérités, il y faudra la vertu cardinale de pauvreté spirituelle.
A peine la brochure de M. Doranleau avait-elle vu le jour que M. Poullart des Places quittait Rennes et venait commencer la théologie à Paris. Dès son arrivée dans la capitale, son amour des âmes abandonnées le portait à faire le catéchisme aux petits ramoneurs :
Il avait, dès ce temps-là, nous dit son premier biographe, une affection
particulière pour les uvres qui étaient les plus obscures, pour les uvres
abandonnées. Il assemblait de temps en temps les petits Savoyards et leur faisait le
catéchisme selon qu'il en pouvait trouver l'occasion, persuadé que leurs âmes
n'étaient pas moins chères à Jésus-Christ que celles des plus grands Seigneurs, et
qu'il y avait autant et plus de fruits à en espérer.
Mais, dès son arrivée à Paris également, il commençait à venir en aide, matériellement et spirituellement, à des pauvres écoliers et il ne tarda pas à considérer que c'était là ce que Dieu attendait de lui. La chose était bien claire pour lui quand, en avril 1703, son ami Grignion de Montfort lui proposa de devenir son associé dans la Compagnie de Marie dont il projetait la fondation.
M. Desplaces fut celui sur qui il
jette les yeux pour exécuter son projet ; I'ayant été voir, il le lui proposa et
l'invita à s'unir à lui pour être le fondement de cette bonne uvre. M. Desplaces
lui répondit dans la candeur de son âme :
Je ne me sens pas d'attraits pour les missions, mais je connais trop le bien qu'on peut y faire pour ne pas y concourir de toutes mes forces. ( ) Vous savez que depuis quelque temps, je distribue tout ce qui est à ma disposition pour aider les pauvres écoliers à poursuivre leurs études. J'en connais plusieurs qui avaient des dispositions admirables et qui, faute de secours, ne purent les faire valoir et sont obligés d'enfouir des talents qui seraient très utiles à l'Eglise s'ils étaient eultivés. C'est à quoi je voudrais m'appliquer en les réunissant dans une même maison. Il me semble que c'est ce que Dieu demande de moi .
En réalité, Poullart des Places avait rêvé de se consacrer aux missions, tout au moins aux missions lointaines, mais il avait fait sienne cette conclusion de Doranleau, de Bellier et des missionnaires de Haute-Bretagne que pour venir efficacement en aide aux âmes abandonnées il fallait d'abord leur préparer des ouvriers apostoliques vertueux et capables. Dans sa pensée, la science est inséparable de la vertu. Il avait même coutume de dire que s'il craignait pour la foi et l'obéissance à l'Eglise d'un prêtre savant, mais dénué de piété, il ne redoutait pas moins le zèle aveugle d'un prêtre pieux mais ignorant. Comme le montre bien sa réponse à Grignion de Montfort, il s'apitoyait sincèrement sur la misère des pauvres écoliers, mais il la déplorait davantage encore dans ses conséquences : ces talents enfouis qui, faute d'avoir été cultivés, étaient condamnés à rester stériles pour le plus grand détriment de l'Eglise. Pour la vigne du Seigneur, il n'entend pas former d'honnêtes tâcherons, formés au plus vite sous prétexe que le temps presse, mais des ouvriers qualifiés pour la préparation desquels on n'aura ménagé ni le temps ni la peine. Devenus prêtres, après deux ans de philosophie et quatre ans de théologie, ses pauvres écoliers pourront rester deux ans dans sa communauté pour perfectionner encore leur préparation apostolique. C'est que, à ses yeux, tout autant que celle des plus grands Seigneurs, l'âme des petits ramoneurs, comme celle des pauvres des hôpitaux ou des païens, vaut le sang du Christ.
Mais le mieux ne sera-t-il pas l'ennemi du bien ? Ces jeunes prêtres ne seront-ils pas tentés de tirer un profit personnel et, disons le mot, matériel, de talents si soigneusement et si longuement cultivés ? Non, ou du moins s'ils connaissent la tentation ils n'y succomberont pas, car, dans la maison de Poullart des Places, la pauvreté est moins encore une nécessité qu'une mystique. La pauvreté spirituelle ne faisait pas seulement accepter, mais aussi aimer et rechercher la pauvreté matérielle.
Cette pauvreté spirituelle, vertu cardinale du sacerdoce, Poullart des Places ne se contentait pas de la recommander dans ses conférences spirituelles et ses entretiens particuliers, il la prêchait surtoul d'exemple. Héritier d'une immense fortune, il avait fait vu de pauvreté. partageait entièrement la vie de ses écoliers et devait refuser trois bénéfices que son père lui avait obtenus en Cour de Rome.
Après la mort de son fondateur, le Séminaire du Saint-Esprit gardera comme une tradition de famille cet amour de la pauvreté. En glanant dans les biographies d'anciens élèves de la rue Neuve-Sainte-Geneviève ou de la rue des Postes, il serait facile de trouver les éléments d'une sorte de légende dorée de la pauvreté spiritaine. Bornons-nous aux exemples de Pierre Caris et de Jacques Hédan. Le premier, qui nous est connu comme le confident de Poullart des Places et le plus fidèle mainteneur de sa pensée, mérita d'être surnommé le pauvre prêtre. Le second, reçu au Séminaire du Saint-Esprit en l707, consacra la plus grande partie de sa vie sacerdotale aux pauvres de l'Hôpital de la Rochelle. Au moment de sa mort, il lui restait en poche un écu de six livres; il le donna à un pauvre en disant : Je suis né pauvre, j'ai vécu pauvre, je veux mourir pauvre .
Ainsi, les âmes abandonnées étaient bien le souci primordial de Poullart des Places. Et c'est dans sa pensée qu'il faut chercher l'inspiration de ce passage de la règle de la Communauté et Séminaire du Saint-Esprit, écrite par M. Bouïc en 1733 : Pro fine habet ( ) pauperes Clericos educare, qui sint, in manu Prælatorum parati ad omnia, Xernodochiis inservire, Pauperibus et etiam Infidelibus Evangelizare, munia Ecclesiæ infima et laboriosa magis pro quibus ministri difficile reperiuntur non modo suscipere sed etiam toto corde amare et præ cæteris eligere .
Voici la traduction de ce passage de la Règle : L'lnstitut a pour fin de former des prêtres pauvres, dans le zèle de la discipline ecclésiastique et l'amour des vertus. surtout de l'obéissance et de la pauvreté, de sorte qu'ils soient entre les mains de leurs supérieurs prêts à tout, à servir dans les hôpitaux [comme] à porter l'Evangile aux Pauvres et même aux Infidèles [disposés] non seulement à accepter, mais à aimer de tout cur et à préférer à tout autre dans l'Eglise les postes humbles et plus pénibles pour lesquels on trouve difficilement des titulaires .
[1] - J. A. D. D., Lettre à Nosseigneurs les archevêques et évêques de France , Paris, 1701.
[2] - Petits Séminaires pour élever gratuitement et pauvrement, selon lesprit du Concile de Trente, pendant plusieurs années, les pauvres écoliers destinés au service des paroisses de la campagne. Voir référence plus loin, à la note 4, dans le texte du P. Michel,.
[3] - A. DEGERT, Histoire des Séminaires françaisjusquà la Révolution, Paris, Beauchesne, 1912, t. II, p. 340-341.
[4] - Petits Séminaires pour élever gratuitement et pauvrement, selon l'esprit du Concile de Trente Bibliothèque Nationale, Collection Morel de Thoisy, Réserve Z, vol. 273, p. 404-411, manuscrit de 7 pages in-quarto, dont lauteur est François de Chanciergues.
[5] -Voir ce que le P. Charles Besnard, troisième successeur de Grignion de Montfort, écrivait, vers 1770, de la formation au séminaire du Saint-Esprit : Quil faille être relégué dans le fond dune campagne, ou enseveli dans le coin dun hôpital, instruire dans un collège, enseigner dans un séminaire ou diriger dans une pauvre communauté, se transporter aux extrémités du royaume ou y constituer une austère résidence, quil faille même traverser les mers et aller jusquau bout du monde pour gagner une âme à Jésus-Christ, leur devise est : nous voilà prêts à exécuter vos volontés : ecce ego, mitte me (Isa. VI, 8) , in Besnard (C.), Vie de M. Louis-Marie Grignion de Montfort, Rome, Centre international montfortain, 1981, vol. 1, Documents et Recherches, IV, p. 283.