LA PERSONNALITÉ SPIRITUELLE

DE CLAUDE POULLART DES PLACES*

 

Introduction:

 

Dans la Congrégation du St-Esprit, nous célébrons aujourd'hui le 300e anniversaire de la naissance de Poullart des Places, nous le reconnaissons comme fondateur - et nous pensons tous à ses «Pauvres Ecoliers». Des ouvrages plus ou moins nombreux lui ont été consacrés et ils ne restent souvent que souvenirs de Noviciat où nous espérions qu'ils inspireraient notre vie. II est vrai que quelques­-uns des nôtres, ces derniers temps, nous envoient sur Poullart des cahiers passionnants, des I. D. enthousiastes, et des lettres séculaires! Nous les remercions ici. Et on me demande d'en rajouter ce soir ! Il est difficile de refuser d'être le porte-parole à une fête de famille. Et pour cela, j'ai relu Poullart des Places.

 

Une question m'est apparue assez clairement: N'y a-t-il pas deux Poullart des Places: celui dont nous portons l'image dans la Congrégation, le Poullart-Fondateur, actif, innovateur, noblement centré dans les médaillons officiels, - et le Poullart des « Ecrits », inquiet, scrupuleux, tournant sur ses problèmes intérieurs un regard toujours repris; de plus en plus effacé et disparaissant sur la pointe des pieds en ne laissant rien de bien solide. - Quel est le vrai Poullart? Si le P. Le Floch semble avoir surtout rencontré le premier, le P. Thomas (premier biographe et qui a connu Poullart), nous parle surtout du second. Les auteurs plus récents (Koren, Michel, Lécuyer, Legrain) partent surtout des écrits.

 

Pour ma part, il m'a semblé qu'il nous serait utile ce soir de relever, si possible, la personnalité spirituelle de Cl. Poullart des Places. Je voudrais d'abord suivre les grandes étapes de l'itinéraire spirituel de Poullart et en dégager ensuite quelques traits de sa personnalité spirituelle. Ceci nous permettre de parcourir les moments­-clés de la vie de Poullart, mais je voudrais m'attacher non pas à ce qu'il a fait d'abord, mais plutôt au pourquoi et comment il l'a fait.

 

I - L'ITINÉRAIRE SPIRITUEL

 

DE POULLART DES PLACES

 

Le premier récit que nous ayons sur Poullart des Places est le Mémoire de M. Thomas (1687-1751) qui est entré au Séminaire de Poullart en 1704 et qui a donc vécu avec lui pendant 3 ans comme séminariste. En 1723, il pensait se faire Montfortain, puis resta Spiritain. Ce mémoire est l'histoire intérieure de Poullart, avec de longs développements sur chaque élément de vie spirituelle: prière, mortification, vie sacramentelle, sens apostolique, etc. L'auteur a eu connaissance de lettres de Poullart à son directeur et d'autres documents que nous n'avons plus. II n'hésite pas à rapporter même les moments les plus humiliants de la vie de M. des Places. Notons qu'il l'appelle toujours M. des Places, sauf au début de chacune des 2 parties (sa vie, sa spiritualité) où il l'appelle M. Poullart des Places. Quelques corrections seraient certainement à faire à l'édition Koren[1].

 

En comparant le Mémoire de M. Thomas et les Ecrits du P. des Places, il m'a semblé que nous pouvions distinguer 3 périodes d'inégale longueur dans l'itinéraire spirituel de M. des Places :

 

1) la conversion au ministère sacerdotal qui peut se figurer comme son Chemin de Damas. C'est le temps des études de Droit (1697-1700),

 

2) la lumière de l'Esprit, qui peut se figurer par le Cénacle et la Pentecôte. C'est le temps de sa théologie et de sa Fondation (1701­-1703),

 

3) la passion de l'apôtre, qui peut se figurer par le Combat de Jacob. C'est le temps de ses responsabilités (1704-1709).

 

Sans vouloir trop uniformiser, on peut même trouver une même progression à l'intérieur de chaque période:

a) un moment de préparation et de crise:

- 1697-1698 à Nantes: la vie mondaine

- 1701-1702: à Louis-le-Grand

- 1704: l'année du doute et de l'obscurité.

 

b) un moment de réflexion et de retraite:

- 1700: fin du Droit à Paris ou Rennes: Vérités de la Religion - Choix État de vie.

- 1702/août: retraite/tonsure/.

- 1704/Noël: retraite/Réflexions sur le Passé.

 

c) un moment de décision et d'engagement:

- 1700: décision d'orientation sacerdotale: conversion du monde.

- 1702: grande conversion

- 1703: fondation du Séminaire.

- 1704: décision de demander les Ordres et de vivre dans l'oubli spirituel.,

 

 

Préparation-crise

Réflexion et retraites

Décisions et engagements

Conversion

(1697-1700)

Vie mondaine Nantes

Retraite des Vérités de la - Religion.

Choix d’in état de vie

1ère conversion / décision d’être prêtre

Ferveur

(1701-1703)

1ère année de théologie

Retraite / tonsure

(août 1702)

2e conversion

fondation du Séminaire

Passion

(1704-1709)

L’année du doute

(1704)

Retraite

Réflexions sur le Passé

Décision de demander les Ordres

et d’oubli spirituel

 

1 - Première étape: La conversion au ministère

 

Pour faire bref, nous négligeons l'enfance de Poullart. M. Thomas nous en donne quelques détails et nous situons le point de départ de l'itinéraire de Poullart en 1697, à la fin de sa philosophie, après le Grand Acte. Poullart a 18 ans. II a reçu une éducation parfaite, il a de la facilité à s'exprimer; bon cavalier, il pratique la chasse; il a failli tuer sa chère petite sueur par jeu enfantin, il a lui­-même été blessé gravement; il a quelque peu voyagé à Nantes, à Caen. II est en un mot tout passionné pour la vie et la gloire. Son père l'envoie même à Paris rencontrer une demoiselle d'honneur de Madame la Duchesse de Bourgogne en vue d'un mariage. La façon dont M. Thomas nous décrit ses consultations en vue du mariage mérite lecture, tellement c'est assez incroyable mais peut-être assez typique de l'état d'esprit du jeune Poullart à cette époque[2].

 

De retour à Rennes où il peut voir le monde et y paraître avec honneur, se produit le premier ébranlement de cette sûreté intérieure - il est certain qu'il crut avoir besoin de faire une retraite„ nous dit M. Thomas. II se trouve dégoûté du monde et plein d'envie de servir Dieu, en un mot converti. C'est le thème que va prendre la grâce chez Poullart des Places. C'est l'oeuvre de toute sa vie; c'est son itinéraire spirituel. Pour l'instant, l'idée est lancée mais il y a encore loin jusqu'à la réalité: le jeune des Places ne persévéra que 40 jours. La vie mondaine et l'ambition reprennent le dessus. Il faut aller de l'avant; certes, il a pensé à la vie ecclésiastique et ne l'a pas écartée. Son père l'envoie faire le droit, ce qui prépare aussi bien à la magistrature qu'au sacerdoce.

 

Poullart nous est présenté à ce moment-là comme le jeune étudiant en faculté: libre, mondain, se reprenant parfois. C'est l'endroit le plus humiliant de la vie de M. des Places, dit Thomas qui rapporte cela, non seulement par fidélité à l'histoire, ce qui n'est pas si mal, mais aussi pour montrer la force de la grâce sur les inclinations de la nature.

 

Poullart des Places a eu tout le loisir d'être un jeune homme de son temps; il a probablement fini son droit par la licence en Sorbonne, en 1700, tout en logeant chez les Jésuites. II était parfaitement de son milieu, non seulement à la hauteur mais brillant.

 

Et c'est là qu'une 28 retraite, selon l'habitude jésuite de la fin des études, va provoquer la véritable première conversion de Claude Poullart et la décision de quitter la carrière mondaine pour se préparer à l'état ecclésiastique: en 1700 nous avons ses notes de retraite dans les Réflexions sur les Vérités de la Religion et le Choix d'un état de vie.

 

Dans l'itinéraire spirituel nous pouvons appeler ce moment le Chemin de Damas de Poullart des Places. II finissait son droit bien installé sur ses diplômes comme Paul sur son cheval, la tête haute, à la recherche d'une gloire à conquérir pour l'honneur, par tradition familiale, par grandeur de noblesse confondue avec le service de Dieu et il sort de la retraite disant: Seigneur, que veux-tu que je fasse?, et le Seigneur l'envoie chez Ananie son directeur spirituel, qui sait faire tomber les écailles de ses yeux; et le voilà orienté vers le ministère sacerdotal, le voilà converti d'une carrière mondaine au ministère sacerdotal pour Dieu et les hommes sans savoir encore de quoi il sera fait ni ce qu'il lui faudra souffrir.

Dans l'itinéraire spirituel de Poullart, c'est la voie purgative qui va se prolonger encore quelque temps jusqu'à ce que la ferveur l'emporte dans la lumière de l'Esprit.

 

2 - Deuxième étape: La lumière de l'Esprit

 

Après avoir convaincu ses parents de sa nouvelle orientation, Poullart commence sa théologie. Il va de nouveau à Louis-le-­Grand, non seulement comme pensionnaire mais comme étudiant en théologie. La conversion est donc sérieuse; même dans l'état ecclésiastique, il ne court plus après les diplômes qu'aurait pu lui délivrer la Sorbonne.

 

II fait cette 1e année de théologie 1701-1702 parmi les 450 étudiants de Louis-le-Grand. Nous savons le règlement particulier qu'il s'imposait ou du moins le rythme de prière: ce sont ses « Fragments de résolution pour un règlement particulier ».

 

II nous faut lire au moins la prière brève à la Ste Trinité pour prendre la bénédiction de Dieu à genoux chaque fois qu'il entre ou sort de sa chambre[3].

 

L'ensemble de ses prières quotidiennes constitue un temps assez long consacré à la prière, au moins une heure le matin et une heure le soir, avec cinq visites par jour au St Sacrement. Nul doute qu'ainsi Poullart se préparait à la ferveur...

 

Au cours de cette année scolaire, Poullart fait avant tout de la théologie. II s'occupe cependant d'aider matériellement quelques immigrés Savoyards à l'occasion. Au mois da mai, il aide aussi certains de ses collègues d'études qui ne peuvent payer de pension à Louis-le-Grand. Nous savons qu'il le fait pour honorer le Christ en ses membres les pauvres et pour dédommager Dieu de l'avoir offensé.

 

II prépare la Tonsure, comme séminariste de Rennes, pour la fin de l'année scolaire (juillet). II semble bien ne pas vouloir retourner en Bretagne cet été 1702. C'est au début d'août qu'il fait sa retraite avant la tonsure et c'est là que quelque nouvelle grâce a dû le conduire plus avant dans la vie spirituelle. Avec sa prise d'habit de la tonsure, commence une période de ferveur, les 18 mois de ferveur qu'il décrira plus tard dans ses Réflexions sur le passé. C'est le passage de Poullart à la vie illuminative, à l'oraison d'affection, àl'union continuelle et fervente à Dieu, au désir d'entreprendre quelque chose pour Dieu: autant de traits que les auteurs spirituels énoncent pour qualifier ce moment classique de l'itinéraire: c'est la 28 conversion de Poullart, la grande conversion.

 

Poullart entreprend sa 2e année de théologie 1702-1703 dans cette grande ferveur. II habite toujours le Collège, mais il prend ses repas en retard avec le groupe désormais fixe des écoliers pauvres qu'il aide. Le groupe augmente. Poullart cherche dans la prière qu'est-ce que Dieu veut lui demander à travers ce service qui se fait de plus en plus absorbant; il fait les démarches nécessaires auprès des Pères Jésuites qui le conseillent, auprès de l'archevêché de Paris, il cherche une maison tout près du Collège pour le groupe, et à la Pentecôte 1703 il s'y installe avec 12 écoliers pauvres, après une cérémonie à l'église St Etienne des Grès. C'est dans ce sanctuaire silencieux et retiré. . . que vinrent au jour de la Pentecôte, s'agenouiller comme en un cénacle les (12) premiers membres de la communauté sous la conduite de celui qu'ils chérissaient comme leur meilleur ami et qu'ils vénéraient déjà comme leur père.[4] Nous savons que pour quelque temps encore Poullart baignait dans cette lumière de l'Esprit de Pentecôte, mais l'épreuve et la nuit n'étaient pas loin.

 

3 - Troisième étape: La passion de l'apôtre

 

L'épreuve pour Poullart viendra de l'intérieur. Probablement vers la fin de 1703, alors qu'il poursuit sa 3e année de théologie: il va se trouver privé des consolations intérieures dans la prière et le doute vient l'éprouver. Poullart a fait lui-même le point de cette crise qui dura toute l'année 1704, vraiment l'année la plus sombre de la vie de Poullart; à la fin de l'année 1704, il fit une retraite dans laquelle il écrit ses Réflexions sur le passé. Ce texte à lui seul nous dit tout Poullart, son itinéraire intérieur, sa vie spirituelle: il s'y livre avec simplicité et réalisme. On y a peut-être trop vu de pieuses exagérations; je le crois au contraire très concret et très révélateur, tout en état classique dans tout itinéraire spirituel poursuivi. Voici le résumé qu'en donne Koren en présentant cet écrit:

 

- Les délices du Thabor sont généralement suivis de l’aridité du Calvaire, de cette nuit spirituelle dont parle St Jean de la Croix. Poullart des Places commençait à la traverser un an et demi après sa conversion. Il perdit le sentiment de la présence divine, éprouva du dégoût et de la sécheresse dans sa vie spirituelle. Il était en même temps accablé par la vive perception de sa fierté, de son orgueil et de son ambition. Il se reprochait amèrement d'avoir eu l'inconcevable témérité de fonder un séminaire et d'avoir ainsi sombré dans une tièdeur coupable. En proie à ses tribulations, il entend néanmoins sonner au fond de son cœur une note d'optimisme: quelle que soit sa déchéance, Dieu ne l'abandonnera pas. Il aura pitié de son serviteur. Le ciel, dit-il, ne sera point toujours de fer pour moi[5]. .

 

Pour donner quelque image de cette nuit spirituelle de Poullart des Places, je crois qu'on peut rappeler l'écharde dans la chair de St Paul afin qu'il ne puisse pas se glorifier. Les expressions de Poullart sont très lucides:

 

- la source de mon égarement. . . c'est de m être trop tôt tiré de la solitude, de m'être répandu au dehors, d'avoir entrepris l'établissement des pauvres écoliers et d'avoir voulu soutenir la chose.

 

- je sais bien que je pouvais absolument, en me servant fidèlement de toutes les grâces de Dieu. . ., me conserver au milieu de mes occupations. J'en puis juger par les commencements pendant lesquels je n'avais pas encore complètement perdu la ferveur.

 

- Mais il était pourtant difficile que je me tinsse debout et que la tête ne me tournât point.

- Ce qui m'est arrivé me fait craindre que je ne me sois trompé.

- Le démon en cette occasion (s'est transformé) en ange de Lumière[6].

Et la dernière phrase de ces Réflexions nous dit toute la profondeur de la crise dans la ligne de fond de l'itinéraire de Poullart: J’ai quitté le monde pour chercher Dieu, pour renoncer à la vanité et pour sauver mon âme, serait­-il possible que je n'eusse fait seulement que changer d'objet, et que j'eusse toujours conservé le même cœur Que me servirait donc d'avoir fait la démarche que j'ai faite[7]. Bien sûr! Poullart garde toute sa confiance en Dieu, il écrit même: Je sais que le ciel ne sera pas toujours de fer pour moi, mais après cette crise Poullart ne sera certainement plus comme avant: il est entré dans la passion de l'apôtre, dans la voie unitive. II a eu son combat avec l'ange. Comme Jacob au moment d'entrer dans la terre promise, il reste seul après avoir fait entrer la famille qu'il s'est rassemblée et il lutte dans la nuit, non pas contre le péché, mais contre le meilleur de lui-même: son oeuvre, même sa vocation; contre son Dieu, en un mot. Comme Jacob, Poullart sort du combat vaincu et béni, vaincu par Dieu certes! converti, pauvre de cœur, décidé à être prêtre, mais dans l'obscurité; et béni par Dieu il repart vers l'ordination, il a trouvé son équilibre de vie active dans la prière. Poullart est fils des Jésuites, non mihi Domine, non mihi, sed nomini tuo da gloriam. A.M.D.G.

 

II - LA PERSONNALITÉ SPIRITUELLE

DE POULLART DES PLACES

 

En lisant le Mémoire de M. Thomas, comme à la lecture des écrits de Poullart, on est frappé par la répétition des thèmes. Ce sont quelques idées qui reviennent tout le temps et qui sont toujours d'ordre spirituel. Bien sûr! cela tient aux Ecrits qui sont des notes de retraite le plus souvent. M. Thomas consacre plus de la moitié de son Mémoire (14 p. sur 24) à décrire les éléments de la vie spirituelle de M. des Places. Cette insistance ne peut être un effet du hasard: c'est que Poullart des Places est surtout un Spirituel.

 

Nous essaierons de relever quelques grands traits de sa personnalité spirituelle, mais auparavant suivons M. Thomas dans la présentation de la spiritualité de M. des Places.

 

A - M. Thomas énumère 8 éléments qui se regroupent en trois principaux: l'Union à Dieu, le mépris du monde, le service des pauvres.

 

1 - L'Union à Dieu: Dieu se communiqua à lui, il le pénétra de ces vives lumières que les maîtres les plus habiles ne sauraient communiquer à leurs disciples[8]. Il déplorait. . . d’avoir commencé si tard à aimer un Dieu qui mérite seul d'être aimé[9]. Sa prière sous diverses formes était la continuelle expression de cette union à Dieu. Cette prière est surtout trinitaire: Très sainte et très adorable Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit que j'adore par votre grâce et de tout mon cour, de toute mon âme et de toutes mes forces, permettez-moi de vous offrir très humblement mes petites prières, pour votre plus grand honneur et gloire[10].

 

Les trois éléments de sa méditation nous sont indiqués: la bonté miséricordieuse du Père qui l'a pardonné; la passion et l'abaissement de Notre-Seigneur Jésus crucifié; l'Eucharistie comme amour livré appelant notre don sans réserve[11].

 

Sa vie sacramentelle est fortement centrée sur l'Eucharistie avec une délicatesse de nuances, une profondeur de communion, une unité de sa personnalité dont nous n'avons pas idée: II se portait vers ce sacrement d'amour, où il pouvait jouir à son aise de son cher Maître, lui exposer ses misères et s'enrichir de ses trésors, lui montrer ses plaies comme à son médecin et en recevoir la guérison, lui demander pardon de ses ingratitudes et de ses infidélités passées, fondre en larmes en sa présence, lui offrir ses biens, son honneur, sa réputation, sa vie, s'offrir soi-même tout entier comme une victime prête à être immolée, . ..[12]

 

2 - Le mépris du monde et de son estime. - Ce trait a constitué un moment très précis de son itinéraire spirituel. II correspond avec sa grande conversion en 1702. - Lui qui avait jusque-là conservé un air fort poli selon le monde... se montra tout autre. . , pour se revêtir de l'habit et de la simplicité des ecclésiastiques les plus reformés[13].

 

C'était dans la participation du corps de Jésus que je puisais ce détachement qui me faisait mépriser le monde et ses manières. Je me souciais peu d'avoir son estime, je tâchai même quelque fois de lui déplaire[14].

M. Thomas souligne comment cette fuite du monde allait chez Poullart jusqu'à l'amour du mépris et la mortification.

M. Poullart des Places menait une vie très austère qui devait abréger ses jours... il ne croyait jamais faire assez pour Dieu et se livrait à une vie d'immolation et de sacrifice, tant pour sa propre sanctification que pour ,attirer les grâces et les bénédictions du ciel sur ses chers séminaristes[15].

 

3 - Le service des pauvres. - II nous faut remarquer très nettement ici que ce service des pauvres ne surgit pas dans la vie de Poullart comme un service que nous dirions aujourd'hui apostolique, ni même comme une action humanitaire. II nous est présenté comme une action spirituelle, une oeuvre d'amour de Dieu: Un cœur aussi sensible à l’amour de son Dieu et aussi généreux n'avait garde de manquer à la reconnaissance qu'il devait à son Libérateur. . . C'était une consolation bien grande pour lui de pouvoir le soulager dans la personne des pauvres qui sont ses membres[16]. Si les besoins corporels des membres de Jésus-Christ touchaient si fortement le cour de M. des Places, il était encore plus sensible à leurs besoins spirituels... D'ailleurs, il suivait en cela l'exemple de son cher Maître qui est venu annoncer l'évangile aux pauvres. Pour dédommager Dieu de ce qu 'il croyait l’avoir si mal servi jusque-là, il n'y a rien qu 'il n'eût été prêt de faire pour lui procurer des serviteurs fidèles[17].

 

Cette motivation toute spirituelle du service des pauvres chez Poullart des Places est très importante, croyons-nous, pour comprendre sa personnalité spirituelle. II n'est pas un actif, il n'est pas d'abord un fondateur, il est un spirituel qui vit en Dieu et pour Dieu. C'est ce qu'il nous faut maintenant souligner.

 

 

B - Les grands traits de la personnalité spirituelle de Poullart des Places

 

Poullart des Places a fait lui-même l'analyse de sa personnalité psychologique[18]. Et le P. Michel a montré la lucidité qu'il y manifeste sur lui­-même. Mais nous savons bien qu'une personnalité spirituelle se manifeste davantage dans l'évolution intérieure, dans les grandes lignes directrices que dans l'analyse des divers éléments qui la composent.

 

1) La pauvreté spirituelle: (le dépouillement intérieur, la disponibilité devant Dieu)

 

En examinant la direction qu'a suivi Poullart des Places dans son itinéraire intérieur, on ne peut manquer d'y voir un sens précis qui s'affirme de plus en plus, et qui définit la personnalité spirituelle de Poullart plus que tout autre chose. II me semble que toute la vie du P. des Places a consisté à lutter contre son ambition, sa vanité, sa passion de la gloire, pour devenir le spirituel tout humble, tout dépouillé de lui-même, tout disponible devant Dieu.

 

Rappelons quelques faits tout au cours de sa vie:

- A la fin de sa philosophie, au soir du Grand Acte, sa passion était pour la gloire et pour la réputation, nous dit M. Thomas18bis , mais à un point tel qu'il ne voulut pas s'embarrasser d'une femme par un mariage - il n'avait d'ailleurs que 18 ans.

 

- A Rennes, il se donna un peu carrière. Il était naturel qu'on lui laissât la liberté de voir le monde plus qu'il n'avait fait jusqu alors, et de lui fournir de 1 argent pour y paraître avec honneur. Cela était de son goût; aussi n'épargna-t-­il pas la dépense (Koren, p. 240).

 

- Même quand il pense devenir prêtre en 1697, il voudrait aller étudier la théologie en Sorbonne et non à Rennes: ses vues pour 1 état ecclésiastique n'étaient pas si pures qu'il ne souhaitât avoir plus de liberté que ne lui en laissaient ses parents (Koren, p. 242). Il ne s'imaginait pas que cet amour de sa liberté lui procurerait pour le reste de sa vie, les plus cuisants regrets et les plus amers repentirs (Koren, p. 244). Il se voyait en état de figurer dans le monde (Koren, p. 246), la fragilité, la vanité, le respect humain y avaient plus de part que la malice (Koren, p. 248).

 

Voilà le jeune des Places à 18-20 ans. Voilà le point de départ d'une personnalité spirituelle qui n'a pas grand'chose à voir avec l'humilité, le dépouillement, la disponibilité intérieure. Plusieurs coups successifs vont l'y conduire. Une première conversion à la fin de ses études de Droit en 1700 lui fait abandonner la carrière de la Magistrature pour l'orienter vers l'état ecclésiastique. Quelle folie de remplir son cœur des choses du monde et d'avoir la tête festonnée de vaine gloire! Que restera-t-il de moi, à toute la terre après ma mort? A moi une fosse de six pieds, un mauvais linge à demi usé, et une chasse de quatre ou cinq morceaux de bois pourris assemblés... (Koren, p. 70).

Je suis un misérable.. . si je n'abandonne pas sérieusement toutes les choses de la terre et si je pense à autre chose qua mourir saintement (Koren, p. 70).

Il sait que Dieu n'oblige pas seulement à fuir le mal mais à faire le bien, et le détail, il vaut mieux l'avoir dans le cœur que sur le papier... Qu'on dise tout ce qu'on voudra, qu'on m'approuve, qu'on s'en moque, qu'on me traite de visionnaire, d'hypocrite ou d'homme de bien, tout cela me doit être désormais indifférent. Ego Deum meum quaero (Koren, p. 80).

 

- Défendez-moi, Seigneur, contre ces tentateurs, et puisque le plus redoutable est l'ambition qui est ma passion dominante, humiliez-moi, abaissez mon. orgueil, confondez ma gloire. . . je ne suis point, Seigneur, dans l'état où vous me voulez. .. il faut que je prenne le parti que vous m'avez destiné (Koren, p. 82).

 

- O mon Dieu, qui conduisez à la céleste Jérusalem les hommes qui se confient véritablement à vous, j'ai recours à votre divine Providence, je m'abandonne entièrement à elle, je renonce à mon inclination, à mes appétits et à ma propre volonté pour suivre aveuglément la vôtre (Koren, p. 88).

 

- Je me détache, mon Dieu, de toutes les vues humaines que j'ai eues jusqu'ici dans tous les choix de vie auxquels j'ai pensé (Koren, p. 90).

 

II faut bien le remarquer, dans l'examen que fait Poullart des Places de chacun des états de vie pour lui, son principal critère c'est de savoir si cet état le met en condition d'agir pour Dieu seul et non pour satisfaire sa vanité naturelle. La vie monastique des Chartreux, ne serait-ce pas par paresse, ou par chagrin de n'être pas assez estimé dans le monde, de n'avoir pas

 

une naissance assez illustre ou des biens assez grands pour t'élever jusqu'où tu voudrais. . . Mille autres sujets de vanité ne t'engageraient-­ils pas à aimer la retraite? (Koren, p. 96-98).

 

Pour l'état ecclésiastique, la vanité qui est ta passion dominante ne serait-elle point ta plus forte vocation? tu te flattes que je pourrais prêcher avec applaudissement, que par conséquent il t'en reviendrait de la gloire et de l'honneur. C'est l'endroit le plus sensible pour toi, puisque si je consentais à me faire prêtre à condition de ne jamais monter dans la chaire, tu ne pourrais sûrement y donner ton consentement (Koren, p. 100). Nous savons que Poullart fera des progrès sur ce point, puisqu'il sera prêtre et ne voudra pas être prédicateur avec Grignion de Montfort.

 

- Dans le monde, Poullart ne serait ni militaire, ni dans les finances, mais il aimerait bien la Cour et la Magistrature; dans les deux cas, il reconnaît que ce serait sa perte à cause de sa vanité et de son ambition.

 

Dans la prière finale à cet examen, c'est encore ce sens qu'il donne à son orientation: Détruisez en moi tous les attachements mondains qui me suivent partout. Que je n'aie plus, dans l'état que je choisirai pour toujours, d'autres vues que celles de vous plaire! (Koren, p. 112).

 

Nous savons que sur le conseil de son directeur, il choisit l'état ecclésiastique. Mais pour déterminer où et comment il va s'y préparer, c'est encore d'après le critère de fuir l'ambition personnelle et de dépouillement intérieur. II ira à Paris chez les Jésuites où sont ses directeurs, et non en ville. De plus il étudiera la théologie chez les Jésuites de Louis-le-Grand et non à la Sorbonne. II se prive donc volontairement de tout diplôme. Ce choix, à l'opposé de tout ce qu'il avait imaginé sur sa carrière ecclésiastique jusque-là, est extrêmement révélateur de la direction que prend la personnalité spirituelle de Claude Poullart.

 

Le choix des études entre les Jésuites et la Sorbonne porte, à cette époque janséniste, sur une question de doctrine, c'est vrai! et cet aspect jouera plus tard pour continuer à envoyer les étudiants du St Esprit chez les Jésuites, malgré toutes les pressions.

 

Mais pour l'entrée de Poullart en théologie, c'est la recherche d'une situation de bonnes conditions de vie spirituelle qui a joué, et de dépouillement contre sa vanité naturelle. Désormais, tous les choix qu'il aura à faire seront marqués par cette préoccupation.

II est attentif aux besoins des pauvres de Paris et aide matériellement et spirituellement quelques immigrés savoyards. Son monde n'est plus le grand monde, mais les pauvres. II ne le fait, certes pas! par idéologie gauchiste mais pour faire quelque chose de concret pour Dieu. II garde les yeux ouverts sur son prochain immédiat, car il découvre aussi des pauvres parmi ses collègues d'études: les pauvres écoliers.

 

Au moment où il est tout à sa théologie avec la tonsure à la fin de sa première année de théologie, il passe les vacances à Paris sans retourner dans sa famille et c'est cet été 1702 qui va être la grande conversion.

 

- C'est le début des 18 mois de ferveur dont il parlera longuement lui­-même. Avec sa retraite de Tonsure au début d'août 1702 commence pour lui une vie tout intérieure. II avait quitté le monde, maintenant il se quitte lui-même, il entre dans l'esprit des béatitudes évangéliques. On le vit tout d'un coup, au milieu de ce collège si nombreux où il était si connu, quitter tout l'éclat et les manières du siècle pour se revêtir en même temps de l'habit et de la simplicité des ecclésiastiques les plus réformés. Il ne se mit point en peine de ce qu'on en pouvait dire (Koren, p. 272).

 

C'est le moment où il lit la vie de Michel Le Nobletz, prêtre, missionnaire en Bretagne qui ne lui fut pas d'un petit secours pour mépriser le monde et se mettre en tout au-dessus du respect humain, écrit M. Besnard, Montfortain. Ce livre béni, il le lut le relut le médita et Michel Le Nobletz devint le modèle qu'il s'efforcera d'imiter[19]. Or ce Michel Le Nobletz est le docteur du mépris du monde. Il s'efforça de gagner plusieurs écoliers à la piété, et de leur donner ce mépris généreux du monde qu'il avait pris pour fondement de la vie toute spirituelle qu'il avait embrassée. Il se privait des choses qui semblaient lui être les plus nécessaires et ne mangeait point d'ordinaire de viande, ni ne buvait de vin pour épargner sur l'argent que lui envoyait son père, de quoi subvenir aux nécessités des plus pauvres (ce texte ne concerne pas Poullart des Places mais M. Le Nobletz par le P. Verjus; p. 20-21 - cité par Michel, p. 101).

 

C'est encore en cet été 1702 qu'il organise l'aide qu'il apporte déjà à quelques écoliers. II aide J. B. Faulconier depuis le mois de mai 1702[20]. II rencontre son ami Grignion de Montfort qui lui dit son désir d'avoir de bons prêtres. Poullart comprit qu'il devait continuer de s'occuper des pauvres écoliers en les rassemblant dans une chambre où il irait de temps en temps (Cf. Besnard). II ne devait être ni missionnaire, ni martyr. Sa vocation serait de former des clercs: 4 ou 5 pauvres écoliers qu'on tacherait de nourrir doucement sans que cela parut avoir d'éclats[21]. On voit bien comment Poullart fuit la publicité, la manifestation de lui-même; il a renoncé à être prédicateur et missionnaire, lui qui était si doué pour l'éloquence.

 

On n'en finirait pas de montrer comment chaque décision de Poullart des Places est prise dans le sens de l'humilité, de l'effacement: Que de chemin parcouru en quelques mois, note Michel. Ce jeune homme qui hier encore était si passionné pour la gloire, jaloux jusqu'au désespoir des succès des autres, chagrin de n'avoir pas de biens assez grands pour s'élever au gré de son ambition, voici qu'il demande à Dieu, du plus profond de son cour, la privation entière de tous les biens terrestres et périssables, le détachement absolu de toutes créatures et de soi-même. . .[22].

 

Nous l'avons vu, c'est la même humilité qui l'a fait hésiter au moins deux ans pour demander ses ordinations, dans le terrible combat intérieur que nous livrent ses Réflexions sur le passé.

 

Par une transposition de texte, le P. Michel nous décrit Poullart dans sa communauté: dans ses fonctions de supérieur, il se souvenait toujours de s’humilier devant Dieu, se reconnaissant intérieurement indigne de cette charge et plus grand pécheur qu'aucun de ses écoliers[23].

Si nous voulons caractériser en un mot ce trait fondamental de la personnalité spirituelle auquel arrive tout l'itinéraire intérieur de Poullart des Places, il nous faut parler de pauvreté spirituelle. C'est à la fois la direction de son effort constant et la conduite de la grâce. II n'emploie jamais le mot, il parle d'humilité, d'amour de Dieu seul, de dominer sa vanité et son ambition, de mépris de la gloire. Mais c'est bien de pauvreté spirituelle qu'il s'agit.

 

La pauvreté spirituelle nous apparaît. . . comme la conscience et l'amour de notre propre abjection, de notre néant devant Dieu, de notre incapacité dans le service de Dieu et de l'apostolat, tout notre espoir et notre richesse étant en Dieu seul. . . mépris et oubli de soi-même et de tout le reste,» attachement à Dieu et confiance en lui seul[24].

 

- Jeune homme riche, avide de succès et de gloire, M. des P/aces avait découvert sur les pas de Michel Le Nobletz que la vraie grandeur consiste à vivre les béatitudes. Par sa parole et par sa vie il était devenu, à son tour, prédicateur d'humilité et de mépris du monde[25].

Aussi c'est en parfaite conformité avec ce trait fondamental de sa vie spirituelle que nous en voyons un second qui est comme son prolongement: le SERVICE des PAUVRES EN DIEU.

 

2) Le service des pauvres en Dieu

 

II est incontestable que Poullart soit à l'origine du Séminaire du Saint­-Esprit quia formé des prêtres pendant 250 ans. II est aussi en même temps à l'origine de la Congrégation du St Esprit que nous constituons aujourd'hui. Cependant, il nous semble que nous comprendrions très mal Poullart en voyant en lui un fondateur. Voyons comment il a vécu ses activités apostoliques.

 

II a commencé tout simplement à aider des pauvres immigrés. Parce que vivant pauvre, il lui restait de l'argent sur la pension que son père lui accordait. S'efforçant de mener une vie pauvre et retirée, il ne pouvait garder pour lui cet argent. S'efforçant d'imiter le Christ pauvre et voulant le servir dans ses membres qui sont les pauvres selon l'idée courante à l'époque, il aide Savoyards et étudiants pauvres, d'un même mouvement. A mesure qu'il les connaît, il voit aussi leurs besoins spirituels et il s'efforce d'y répondre. Ainsi va-t-il se trouver avec un groupe de pauvres écoliers qui comptent sur lui, et qui constitueront son séminaire.

 

Poullart des Places n'est pas à la tête de ce groupe parce qu'il a regardé les nécessités des missions, la pauvreté du clergé des campagnes ou je ne sais quel autre grand besoin de l'Église, pour établir ensuite un projet et des moyens d'y répondre. Çà, ce sont les fondateurs, c'est Grignion de Montfort, c'est le P. Libermann. Poullart des Places s'est contenté de vivre pauvrement, de chercher qui il pourrait aider avec l'argent qu'il avait, de quelle façon il pouvait aimer Jésus-Christ dans les pauvres. Le séminaire des pauvres écoliers est né comme un service des pauvres vécu en Dieu et pour Dieu. II est peut-être même né parce que Poullart recevait une pension de son père et qu'il ne la dépensait pas pour lui-même.

 

Ainsi Poullart s'est trouvé à la tête d'un séminaire sans l'avoir prémédité. Certes! il y a réfléchi, il l'a accepté, mais la vie l'y a conduit; il ne l'avait pas projeté, bien au contraire! il fuyait tant qu'il pouvait tout ce qui lui donnait quelque honneur. Tel qu'il était en lui-même, Poullart ne pouvait se trouver chargé d'un séminaire que par la force des choses et non par projet de fondation.

 

Nous ne pouvons pas éviter la question: qu'a-t-il voulu fonder ce jour de Pentecôte 27 mai 1703: un séminaire, une oeuvre de charité, ou la Congrégation du Saint-Esprit? II est impossible de se fier aux titres donnés à cette fondation, ni du temps de Poullart parce que la loi de 1666 ne permettait pas de fonder une Congrégation ou communauté, ni après Poullart parce qu'il fallût jouer de toutes les astuces possibles pour recevoir l'héritage Lebègue qui avait été donné par testament à la Communauté du Saint-Esprit.

La façon la plus sûre de savoir ce que Poullart a voulu commencer ce 27 mai 1703, c'est encore de le rechercher dans sa démarche interne de ses 18 mois de ferveur et dans ce qu'il en dit lui-même.

On avait certainement dépassé le groupe de 4 ou 5 pauvres écoliers du début de l'année scolaire 1702-1703 pour lesquels M. des Places avait obtenu l'autorisation de son directeur, ainsi que celle du P. Mégret, préfet des pensionnaires du Collège des Jésuites: cette aide était déjà une première organisation par rapport à la charité au jour le jour de l'année précédente. Tout en continuant à loger au Collège, il était autorisé à prendre ses repas en retard avec ses pensionnaires dans un local voisin de Louis-le-Grand.

- Le nombre des convives augmentait rapidement. Commencée avec 5 élèves, comme autrefois le séminaire de Claude Bernard, au bout de six mois l’oeuvre atteignait la douzaine. (Gallia christiana).

II fallait donc, là encore par la force des circonstances, avancer plus loin ou tout arrêter. Nous connaissons ces doutes et leurs solutions par les biographes de St Grignion de Montfort qui arriva à Paris vers Pâques 1703. II n'obtint pas l'adhésion de Poullart à ses propres projets, mais dans la prière les deux amis virent plus clairement la volonté de Dieu. Poullart continuerait son oeuvre des pauvres écoliers: sil ne prêchait pas lui-même, trente, soixante, cent prêtres formés par lui prêcheraient à sa place, et quand il aurait disparu, cette prédication se perpétuerait à travers les années[26]. Poullart répondait à Grignion: Si Dieu me fait la grâce de réussir, vous pouvez compter sur des missionnaires. Je vous les préparerai et vous les mettrez en exercice. Par ce moyen, vous serez satisfait et moi aussi[27].

 

La décision prise par Poullart pour obtenir l'autorisation d'ouvrir sa maison Rue des Cordiers pour séminaristes, grâce à la recommandation des Pères jésuites auprès de l'Archevêque de Paris, cette maison légalement pouvait être une oeuvre de charité ou un séminaire, mais non une communauté ni une congrégation à cause de l'ordonnance royale de 1666. La maison louée par Poullart était libre au mois de mai[28]. C'est en y entrant qu'eut lieu la cérémonie de la Pentecôte, à l'église N. D. des Grès: Messire Cl. Fr. Poullart des Places en 1703, aux fêtes de la Pentecôte, n'étant alors qu'aspirant à l'état ecclésiastique, a commencé l'établissement de ladite communauté et séminaire consacré au Saint-Esprit, sous l'invocation de la Ste Vierge conçue sans péché, et s'étant engagé ensuite dans le sacerdoce, il l'a gouvernée jusqu'à a sa mort.

On ne peut pas se fier absolument à la lettre de ce texte pourtant ancien des Archives C.S.Sp., pour savoir ce qu'était cet établissement, mot qui pourrait s'appliquer à la simple entrée ensemble dans leur maison. Ce texte est certainement postérieur à Poullart. Parfois ce texte est rapporté avec établissement de la communauté et du séminaire[29], parfois de la communauté du séminaire[30].

 

Le P. Le Floch semble largement dépasser les documents que nous avons en indiquant la retraite préparatoire, le sujet: Misit me évangelizare pauperibus, le prédicateur: Poullart des Places, laa solennité, etc. il peut alors voir dans cette date dont il ne vérifie pas le jour (27 mai et non le 20), l'acte de naissance de la Congrégation du Saint-Esprit[31].

Ce n'est certainement pas le style de Poullart des Places. En rédigeant son règlement il n'emploie jamais le mot séminaire, ni bien sûr communauté ni congrégation: précaution de juriste, c'est possible! encore qu'il aurait pu juridiquement parler de séminaire - dans Réflexions sur le passé, 1704, il emploie le mot Maison[32] et non séminaire -.

 

Je croirais plutôt que ce jour de Pentecôte, des écoliers se mettent ensemble sous l'initiative de Poullart des Places et sous sa dépendance matérielle, avec la bienveillante autorisation des Jésuites; et tous continuent d'aller suivre les cours du Collège. La maison sera dirigée par les Rév. Pères Jésuites, dit le Règlement - (art. 4) - mais le groupe d'étudiants de la rue des Cordiers a son autonomie de rythme de vie, de style pauvre, de prière communautaire.

Il faut y voir concrètement le début du Séminaire du St-Esprit, mais certainement pas le début de la Congrégation. Claude Poullart, qui sait si bien distribuer les tâches pour la marche de son séminaire, n'indique aucun rôle particulier à des associés qu'il avait pourtant. II parle toujours de M. le Supérieur (puis il a rayé le mot Monsieur) mais non d'autres animateurs. Même les répétiteurs sont des étudiants. Il apparaît vraiment comme l'autorité unique. II soigne tous les détails de la vie des séminaristes et de leur formation. Mais il ne semble pas préoccupé de l'établissement de l'oeuvre comme telle. Lui-même ne se presse pas d'avancer aux Ordres alors qu'un supérieur prêtre serait assez indiqué.

 

Dès 1705, il a un prêtre parmi ses étudiants: Jean Le Roy (de Gourin), rappelé en Bretagne en 1707. Même son ordination à lui, en 1707, coïncidait probablement avec celle de deux de ses collaborateurs, Vincent Le Barbier et Jacques-Hyacinthe Garnier, ne semble pas avoir modifié sensiblement l'institution; les étudiants continuent à s'adresser aux Pères Jésuites. Seule la Messe, en semaine, est à la maison.

Le moment très révélateur de l'institution faite par Poullart des Places est à la mort de M. Garnier en 1710. Certes!, c'était une épreuve. Poullart était mort si rapidement en 1709, M. Garnier l'année suivante, Le Barbier avait été rappelé en Bretagne. Mais le fait est qu'il n'y eut personne, dans le Séminaire, tout désigné pour en prendre la tête. M. Bouic fut élu Supérieur alors qu'il venait d'arriver depuis 4 mois et qu'il n'était pas encore associé. II était diacre, il est vrai! On voit bien, qu'on a choisi celui qui a paru le plus capable dans l'ensemble du Séminaire, et non dans les associés; c'est dire que ceux-ci, dont M. Caris, le Pauvre Prêtre, ne constituaient pas entre eux une Communauté particulière, ni une Congrégation.

 

Une autre indication sur la fondation de Poullart nous est donnée par la situation canonique des étudiants. Les séminaristes restent sous l'autorité et la juridiction des évêques. Lui-même en 1705 reçoit ses dimissoriales de l'évêque de Rennes. Le Séminaire du St Esprit ne peut retenir personne. Le Roy, probablement le premier prêtre collaborateur de Poullart, est rappelé en Bretagne dès 1707, deux ans après son ordination comme tout autre étudiant. Vincent Le Barbier aussi, alors qu'il était un des tout premiers collaborateurs. Aucune communauté particulière ne les liait entre eux de façon quelque peu stable.

 

Nous dirions volontiers que Poullart des Places a commencé- un séminaire pour des pauvres, en désirant les préparer parfaitement à des tâches sans éclat et sans avantages. II s'est fait aider par l'un ou l'autre des meilleurs d'entre eux. II a même admis certains plus riches, après renonciation à leurs biens,, en vue de continuer peut-être le travail avec ou après lui, mais il ne s'est certainement pas préoccupé d'avoir autour de lui une communauté qui s'organiserait en vue d'assurer la permanence de l'oeuvre. Rien ne le prouve en tout cas, et s'il l'avait essayé ce serait qu'il y aurait vraiment mal réussi.

 

Ce n'est qu'avec M. Bouic que le besoin d'organisation s'est fait sentir. C'est la vitalité du Séminaire qui a fondé la Congrégation, là encore par la force des choses et notamment par l'obligation de préciser l'institution avec le legs Le Bègue. Il fallut des années pour y voir clair et obtenir l'approbation définitive comme Congrégation en 1734. Encore était-ce à l'exigence du Parlement qu'on doit ses premières Constitutions!

 

3) Poullart est avant tout un spirituel

 

Il était nécessaire de suivre ces développements pour préciser cet aspect important de la personnalité spirituelle de Poullart des Places. II n'est pas un innovateur; même son séminaire, il ne le porte pas comme un projet à réaliser, il le vit comme une oeuvre à faire. Il ne porte surtout pas le projet d'une Congrégation. Il est un spirituel qui s'abandonne à l'Esprit Saint dans les circonstances de la vie qui se présentent. Il saisit les appels de l'Esprit à travers les personnes qu'il rencontre; il imite le Christ d'abord, son Maître; il imite Michel Le Nobletz, maître de pauvreté spirituelle; il imite l'abbé Gourdan de St Victor; il imite Monsieur Chanciergues qui, par humilité reste diacre permanent et qui avait fondé des séminaires pour pauvres, il en recopie le règlement. Poullart ne théorise pas, il vit. II est un témoin plus qu'un maître. II est un spirituel qui s'est laissé peu à peu vaincre et conduire par Dieu[33].

 

Conclusion

J'ai été tenté de conclure en ébauchant une comparaison entre la personnalité spirituelle de Libermann et celle de Poullart des Places. Mais c'est un double risque que je préfère ne pas prendre. D'autant plus que j'ai trouvé une conférence du P. Le Floch (2 février 1902) où cette comparaison est longuement poursuivie. II y est même dit que notre Congrégation a son ancien Testament avec Poullart des Places et son nouveau avec Libermann. J'avoue ne pas trop m'y reconnaître; et je préfère en rester à Poullart des Places, en comparant les portraits que nous avons de lui.

 

a) Le point de départ de son évolution spirituelle, je le vois bien dans le portrait du jeune Poullart avec en main les oeuvres de Cicéron (à la pinacothèque de Munich), du peintre Jean Jouvenet (mort en 1717) travaillant au Parlement de Rennes.

 

Si on lui enlève le rabat surajouté, c'est bien Poullart des Places de 1697, même s'il s'agit de 1695. C'est la version au Grand Siècle de Saul partant sur le chemin de Damas. Jeune homme de bonne famille, bien élevé (Thomas) et brillant dans ses études et dans le monde. Le regard direct et sûr, le menton volontaire, et pourtant un visage plein de douceur, de bonté et même d'innocence. La main tient fermement son livre fermé, comme un point de départ vers autre chose, une étape bien franchie. Dès lors lui ajouter soutane et rabat, comme si Poullart était resté le même ensuite, est une grave erreur.

 

b) Ce que Poullart est devenu dans la tradition spiritaine est plutôt exprimé par l'héliogravure Dujardin, en médaillon-image souvenir, 2e centenaire, 1903, où en prêtre il tient l'hostie et le calice avec l'inspiration dé la colombe, et dans l'angle: M. Poullart des Places instituteur de la Communauté et Séminaire du St-Esprit en 1703. Je ne le crois pas très juste, même s'il s'agit encore d'une oeuvre de Jouvenet probablement après la mort de Poullart.

 

c) Poullart sur son lit de mort - crucifix en main - me semble bien être le vrai portrait de Poullart. Figure jeune, émaciée sans exagération, paisible; recueilli comme en prière, mais certainement mort au monde et à ses fastes; comme enterré dans sa soutane au grand rabat; tout en Dieu; témoin du travail de la grâce. C'est celui-là que je garde pour ma part devant les yeux, et à qui j'adresse cette lettre ou plutôt cette prière:

 

ADRESSE FILIALE A POULLART DES PLACES

(pour 300° anniversaire de sa naissance)

 

C'est avec joie que nous nous retrouvons autour de vous, pour ce 300e anniversaire. C'est l'occasion de nous dire l'histoire qui nous a réunis et l'esprit qui nous anime. Et vous y êtes certainement pour quelque chose.

 

Nous n'avons pas tellement la nostalgie des origines où « tout était plus simple > , nous ne tenons pas tellement à reproduire ce que vous avez fait. Nous n'avons plus depuis longtemps votre règlement dans nos séminaires. La vie nous a bousculés et rénovés. Mais nous ne sommes pas pour autant très fiers de ce que nous faisons aujourd'hui. Nous ne sommes pas très sûrs non plus. Auprès de vous, nous cherchons inspiration et dynamisme spirituel.

 

Vous, le jeune homme parfaitement bien dans sa peau et dans son milieu, compétent et ardent, vous avez su, avant de vous lancer dans la vie, poser la question fondamentale: Seigneur, que voulez-vous que je fasse?, vous êtes le témoin des priorités évangéliques pour des jeunes qui veulent une vie donnée à quelque chose qui en vaut la peine aujourd'hui.

Vous, le disciple du Christ et de son Esprit, vous avez entendu l'appel aux formes humbles et concrètes du service quotidien, soyez le guide de ceux qui cherchent les signes de l'Esprit et qui veulent y être fidèles dans l'Église servante et pauvre d'aujourd'hui.

Vous êtes l'apôtre qui a douté de son travail et de sa vie, et qui a su faire confiance en continuant à vivre pour les autres, au risque de se perdre; vous êtes le témoin de la fidélité de Dieu dans l'oeuvre commencée, pour tous les apôtres qui ont tremblé au milieu de leur vie; et vous pouvez témoigner que Dieu habite l'épreuve de toute sa présence et de tout son amour.

Vous avez découvert dans la contemplation du Christ crucifié sa solidarité avec les hommes et les pauvres; donnez-nous de trouver dans notre vie religieuse, comme suite du Christ pauvre, chaste et obéissant, la source et l'inspiration de notre vie missionnaire, dans des communautés et des oeuvres, qui soient pour nous médiatrices de l'Église et du Christ.

Vous avez appris à lire l'Évangile comme un livre de vie. Vous y avez trouvé une Parole qui a illuminé votre vie parce qu'elle était plus grande que votre ambition, plus grande que votre cœur; et vous avez fait le pas, le pas dans la foi, dans la confiance, dans l'abandon et la pauvreté spirituelle. A mesure que vous vous êtes dépouillé de vous-même, vous avez été enrichi de la vie même de Dieu.

Ainsi êtes-vous devenu le guide d'une multitude, par la vérité de votre foi, l'ardeur de votre cœur, l'engagement de votre charité. Ils sont venus à vous, ils ont lu l'Evangile avec vous, et vous avez marché ensemble sur le chemin de la vie, les yeux ouverts sur le paysage ecclésial qui s'offrait à vous. Vous n'avez élaboré aucun projet spécialisé, mais vous vous êtes rendu capables de répondre avec désintéressement à tous les besoins abandonnés, à toutes les missions impossibles.

Vous, vous êtes tellement ancrés sur Dieu et dépouillés de toute ambition humaine qu'à votre suite, il n'y a plus rien eu d'impossible à Dieu.

Aussi, nous vos Ecoliers d'aujourd'hui, filialement mais avec l'humble fierté des disciples devant leur guide, nous vous disons:

NOUS CONTINUONS, AVEC LA GRÂCE DE DIEU ET AVEC VOUS.

 

P. Jean SAVOIE, C.S.Sp.

 

 



* Conférence donnée par le P. Jean SAVOIE à la Maison Généralice, le 26 février 1979.

[1] Les Écrits Spirituels de M. Claude-François Poullart des Places, publiés avec introduction et notes par Henri J. Koren, C.S.Sp. et Maurice Carignan, C.S.Sp., p. 224.

[2] Koren, Écrits, p. 238

[3] Koren, Écrits, p. 122.

[4] Henri Le Floch, Claude-François Poullart des Places, cité, par Joseph Michel p. 140.

[5] Koren, Écrits, p. 130

[6] Koren, Écrits, p. 146

[7] Koren, Écrits, p. 148

[8] Koren, Écrits, p. 252

[9] Koren, Écrits, p. 254

[10] Koren, Écrits, p. 258

[11] Koren, Écrits, p. 256

[12] Koren, Écrits, p. 264

[13] Koren, Écrits, p. 272

[14] Koren, Écrits, p. 264

[15] Biographies 1703-1803, P. Schwindenhammer ; Ed Rue Lhomond, 1908, p.15

[16] Koren, Écrits, p. 266

[17] Koren, Écrits, p. 268

[18] Koren, Écrits, pp. 92-94

18bis Koren, Écrits, p. 238

[19] Joseph Michel, Claude Poullart des Places, p. 84.

[20] Ibid p.99

[21] Koren, Ecrits, p. 148

[22] J. Michel, p. 87

[23] J. Michel, p. 242

[24] P. Rétif, S.J., Pauvreté Spiritueelle et Mission pp. 82-83, à propos de Libermann

[25] J. Michel, p. 244

[26] Kieffer III, 13 (Manuscrit aux archives de la Maison Mère, Paris)

[27] Besnard pp. 103-104, Cf J. Michel p. 133

[28] Kieffeer, ibid.

[29] J. Michel p. 139

[30] Henri Le Floch p. 284

[31] Henri Le Floch p. 285

[32] Koren, Ecrits p. 142

[33] Le P. Legrain, dans sa thèse sur la Fusion, note (p. 27) que M. Olier lui aussi en fondant un séminaire a fondé la Compagnie.

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